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La Maison des Artistes

La Maison des Artistes

Les enjeux de la reconnaissance de la professionnalité des artistes.

On dit que les artistes sont par nature ingérables, ingouvernables, en marge des règles sociales. On les dit individualistes forcenés, inaptes à s’organiser, à se syndiquer. On dit qu’ils ont horreur du militantisme. On dit qu’être artiste est un “état” plus qu’une profession. On dit que l’artiste est tout entier dans son oeuvre, qu’il ne pense qu’à elle, et que pour cela il n’a guère le temps de se préoccuper de sa couverture maladie, de sa retraite etc. On dit que l’artiste est un amateur-professionnel…

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Peut-on vivre de son art ?

Peut-on vivre de son art ?

Ecotidien vous emmène à la rencontre de deux peintres, aux trajectoires opposées, mais qui se retrouvent sur une même envie d’exercer leur art.

Au-delà de la passion, nous leur avons posé une question : est-il possible de vivre de sa peinture en France, en 2009 ?

Entrevue de Ange Santenard … Lire plus

Pierre Soulages: «L’artiste est une âme primitive»

Pierre Soulages: «L’artiste est une âme primitive»
Propos recueillis par Valérie Duponchelle

Pierre Soulages, un homme libre, sûr de son art et en quête perpétuelle.

Le Centre Pompidou célèbre ce révolutionnaire français de l’abstraction, né dix ans avant Warhol, peintre contemporain adulé du grand public.

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La 8e Nuit blanche prend son essor dans les rues de Paris

La 8e Nuit blanche prend son essor dans les rues de Paris
Oeuvre de Vincent Olinet

La 8e Nuit blanche prend son essor dans les rues de Paris

Parcours poétique et pédagogique dédié à l’art contemporain, la 8e édition de Nuit blanche a débuté samedi soir à Paris après le coup d’envoi donné peu après 19h30 par le maire de Paris, Bertrand Delanoë, et son adjoint à la Culture, Christophe Girard, depuis les salons de l’Hôtel de Ville. … Lire plus

Les Matins de la rue Chapman

Les Matins de la rue Chapman

“Les Matins de la rue Chapman”

Isabelle Leblanc a marché sur les pas d’Hironimus et de ceux qui, comme lui, on fait l’exercice de produire une œuvre à tous les jours pendant un laps de temps plus ou moins long. Jack Hironimus a débuté en 2005 avec « Les Absolues », œuvres quotidiennes tirées de l’actualité qui ont été créées sans restriction ni réserve et qui ne peuvent s’envisager autrement. Le groupe « 365 Days » s’inscrit également dans cette lignée avec des photographies, surtout des portraits, imposant à chaque participant du groupe de se photographier sans l’aide de personne pendant une année complète. … Lire plus

Un entretien avec Arnulf Rainer sur l’art brut

Un entretien avec Arnulf Rainer sur l’art brut

Article paru dans le magazine Artension, no 24 de juillet 2005

Par Françoise Monnin

En 1969, lorsque j’ai exposé à Vienne ma collection, et publié à cette occasion une affiche titrée « l’art brut, collection Arnulf Rainer », Dubuffet n’a pas apprécié.

Dans chaque hôpital, on trouve des centaines de dessinateurs. Si la production de 99 % d’entre eux est à jeter, celle du 1 % qui reste est intéressant. Normal. Dans une exposition d’art contemporain, le pourcentage de ce qu’il faut garder est le même. … Lire plus

De la France au Québec avec ArtZoom

De la France au Québec avec ArtZoom

Un entretien avec HeleneCaroline Fournier*

HEART : Dans votre revue L’ArtZoomeur (dossier : le marché international de l’art contemporain), vous mentionnez que le CIAAZ, que vous avez cofondé en 1997 en France avec Jean-Luc Curabet et votre époux qui est également artiste, a évolué au fil des années. Vous présentez l’historique du Collectif International d’Artistes Art Zoom qui a commencé modestement avec une simple idée de départ. Maintenant avec le recul, que pensez-vous de cette idée de départ ? Aurait-elle survécu à la concurrence si elle n’avait pas su évoluer dans le temps ? … Lire plus

Table ronde: Les artistes peuvent-ils enseigner l’art ?

septembre 12, 2008 Entrevues Aucun commentaire

Artension no 35

Comment aborder ce problème, insaisissable, récurrent, central, de l’enseignement des arts plastiques ou de «l’éducation artistique»?

Pourquoi ne pas le faire avec les artistes qui sont – admettons-le – les premiers concernés? Nous tentons donc ici d’empoigner cette question avec des artistes au solide parcours et qui ont su mener de front création personnelle et enseignement, qui ont pu ou non concilier les deux.

C’est un vaste problème, qu’ils formulent sans langue de bois incantatoire, pour aller au fond peut-être, sans prétendre à la rigueur exhaustive, dans ce domaine où justement l’incertitude, la surprise et même l’erreur sont le plus productives de « vérité ». Pierre Souchaud (Artension)

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Vincent Bioulès est né en 1938. En 1969, il fonde le groupe ABC Productions dont le but est de est de montrer l’incapacité des structures traditionnelles de diffusion de l’art face à l’art contemporain. Il est l’inventeur du nom Supports/Surfaces, groupe dont il est un des animateurs principaux. Il rompra avec le groupe en 1972. Au milieu des années 1970, il abandonne l’abstraction et revient à la peinture figurative par le biais du portrait et du paysage. En 1982, il devient professeur aux Beaux-Arts de Nîmes, en 1988 aux Beaux-Arts de Montpellier et, pour finir, en 1991 à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris.

Christophe Ronel est peintre et agrégé en Arts Plastiques. Membre de jurys tels le Capet et l’Agrégation, il enseigne à l’ENSAAMA Olivier de Serres à Paris depuis 1990.

Claude Viallat est né à Nîmes en 1936. Membre fondateur de Supports/Surfaces. Les oeuvres de Claude Viallat ont été exposées dans la plupart des lieux d’Europe, d’Amérique et d’Asie, et figurent dans la plupart des grandes collections publiques et privées. Il a été successivement professeur dans les écoles des Beaux-Arts de Nice, Limoges, Nîmes et à l’ENSBA Paris.

Michel Tyszblat est né en 1936. Plutôt autodidacte, ce peintre a reçu les enseignements d’André Lhote en 1956 et de Robert Lapoujade en 1960. Il enseigne depuis 1982 les arts plastiques et l’histoire de l’art contemporain, à l’école d’architecture de Versailles. Il a été membre du jury du Prix de Vitry de 1973 à 1990

Rémy Aron est peintre et Président de la Maison Des Artistes.

Pierre Saiet est Inspecteur Général de l’enseignement des arts plastiques en Lycées et Collèges pour l’Académie de Caen.

Moucha, né en 1942 en Tchécoslavaquie, est peintre et vit en France depuis 1968. Il a enseigné aux Beaux-Arts de Besançon et de Saint-Etienne de 1971 à 1990.

TABLE RONDE

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1- «Si tu peux faire quelque chose, fais-le… si tu ne peux pas, enseigne-le», disait James Joyce; La formule est un peu «rapide», mais soulève un problème de fond. L’artiste peut-il, doit-il, enseigner l’art?

Vincent Bioulès: Lorsque Joyce parlait ainsi, il pensait à la littérature. Il avait raison de ne pas confondre l’écriture et l’enseignement de la littérature qui sont deux domaines bien séparés. Par contre, il ne tenait pas compte par exemple du fait qu’on ne peut écrire une seule note de musique sans avoir appris le langage de la musique, pas plus qu’on ne peut ni peindre, ni sculpter, sans être familiarisé avec les outils et les techniques.

On est un bon ou un mauvais pédagogue. Cela n’a rien à voir avec le talent. On peut dire cela des artistes , mais aussi des professeurs d’anglais ou de tennis. Il y a des gens qui aiment transmettre ce qu’ils savent et faire partager leur enthousiasme, et d’autres pas.

On peut bien évidemment enseigner l’art. Et ce sont ceux qui aiment leurs semblables qui peuvent le faire avec le plus d’efficacité.

Christophe Ronel: Le fait d’enseigner n’est pas une nécessité dans un cheminement artistique, d’ailleurs, je ne connais pas de règles établies définissant l’artiste.

Dans tous les cas, créer et enseigner résultent de deux processus résolument distincts. Pour ma part, cette activité parallèle à ma pratique de peintre m’apporte en premier lieu un recul bénéfique sur mon travail et mes obsessions picturales et surtout, l’habitude d’organiser ma pensée autrement, de structurer pour des étudiants et pour moi-même ce qui dans ma pratique est de l’ordre de l’instinct, de l’informulé, du jaillissement et de l’inconscient.

Cela me paraît être un exercice de style stimulant et constructif. Je trouve là une forme d’oxygénation, de respiration. Professeur d’art et peintre, c’est être tour à tour deux personnages, l’un pour mieux comprendre l’autre. Il me semble que lorsque je reviens de l’école, je peins mieux…

Je suis convaincu qu’on n’enseigne pas le fait de devenir artiste: je ne connais pour cela ni recette, ni formule, il faut surtout beaucoup de conviction, de travail et de ténacité. Ce qu’on peut faire, c’est tenter « d’allumer des feux », de créer des étincelles. On peut proposer des méthodes pour éduquer le regard et la sensibilité, donner des clefs, des techniques et l’envie de chercher, à partir de là, d’engager un face à face avec soi-même, sans concessions.

Je ne suis pas sûr de la formule à l’emporte – pièce: les bons artistes font de mauvais pédagogues. L’idée qui la fonde vient du fait que le souffle artistique échappe souvent aux méthodologies, aux théories, c’est-à-dire à la mise en fiches, en cours, en tiroirs, en dogmes, en classifications et en schémas.

Mais enseigner l’art ne veut pas dire forcément puiser uniquement dans ses propres expériences artistiques : En ce qui me concerne, une distance entre mon univers plastique personnel et les terrains que je suis amené à enseigner me permet un transfert.

J’enseigne l’expression plastique, parfois le dessin et certains domaines de l’histoire de l’art pour des sections spécifiques. Le programme détermine des objectifs précis, de plus une section n’en est pas une autre. On n’utilise pas toujours les mêmes mots avec des étudiants de communication visuelle et des élèves céramistes.

Claude Viallat: Oui, un artiste peut être un bon pédagogue, mais tout dépend comment il se positionne et ce qu’il entend par enseigner l’art. Quand on possède un métier artistique et qu’on a à l’enseigner, il faut, selon moi, enseigner à la fois ce qu’est le métier, mais aussi sa « philosophie ».
Quand ma génération a fait les Beaux-arts, on nous disait : « apprenez à peindre, et quand vous saurez peindre, vous peindrez ». Ce que j’ai dit à mes étudiants c’est plutôt : « peignez, et en peignant, apprenez à peindre », c’est-à-dire analysez, réfléchissez, essayez de comprendre ce que vous faites, pour le situer par rapport à vous, aux autres artistes, à l’histoire de l’art.

J’ai enseigné les quatre règles classiques de la peinture : du foncé au clair, du maigre au gras, du mince à l’épais, de la masse au détail… et en plus la manipulation de la couleur.

J’ai toujours laissé mes élèves faire de ces règles ce qu’ils voulaient, mais il était nécessaire de les leur transmettre. Je leur ai donné des moyens ; quand à la fin, chacun la porte ou non en soi . La règle, pour moi, ne constitue pas un modèle, mais un repère ouvert qui suscitera chez l’étudiant l’envie de trouver son modèle personnel.

Mais c’est vrai que, au cours de ces dernières décennies, on a eu tendance à supprimer peinture et dessin, au bénéfice des techniques comme photo, vidéo, images informatiques. C’est a mon avis une grave erreur d’avoir parfois jeté l’opprobre sur ces techniques premières, car avec elles on peut toujours faire des choses extraordinaires.

Michel Tyszblat: L’ironie mordante de Joyce, bien que très ambiguë, me semble assez juste. Pourtant, parfois, celui qui « ne peut pas faire », s’il trouve un bon maître, peut parcourir un certain chemin.

D’autre part, s’il devient lui-même enseignant, il finira peut-être par apprendre « à faire » avec ses élèves…

L’artiste plasticien n’a pas le « devoir » d’enseigner, mais il « peut » le faire dans certains cas : besoin irrépressible de transmettre son savoir en bon mégalomane, ou plus simplement pour gagner sa vie.

Depuis l’apparition de la photographie, et au long des révolutions plastiques successives, les artistes ont inventé de nouvelles techniques à usage personnel. Comment, dès lors, enseigner sans produire des émules, des suiveurs, des clones ? Là est le danger.

Pourtant, je pense que les écoles d’art sont nécessaires, comme lieu de travail, de rencontres, de confrontations, d’épanouissement des personnalités au contact les unes des autres.

Il y a une « mise en situation » par des conditions inattendues, qui peut produire, par effet d’électrochoc, des réactions productrices et créatrices. Et l’enseignant lui-même par un juste retour des choses peur en bénéficier pour son propre travail.

Alors, bien sûr, il y a cet aspect très fréquent et détestable d’un enseignement qui consiste à apprendre les tactiques de communication et les stratégies visant à « réussir » une carrière.

Rémy Aron : Je crois que de tous temps, l’artiste-enseignant, a transmis une morale, un idéal, avant une technique. Il a toujours été un passeur « de fond », un relais entre individus libres … maintenant on est l’élève d’une école ou relais d’une institution.

Pierre Saiet: Les artistes peuvent intervenir dans le cadre scolaire, ce qui ne signifie pas « enseigner ». Ils sont d’ailleurs introduits depuis fort longtemps à l’Ecole. Précisons que les Arts plastiques en tant que discipline existent dans les lycées et collèges (tout comme à l’Ecole primaire) depuis 1972, avec la réforme Edgar Faure. Ils ont succédé à l’enseignement dit « du dessin et arts plastiques », plus formaliste. Dès 1982, les artistes ont été invités à intervenir, notamment grâce à l’association « Savoir au présent ». Se mettaient en place, à cette époque, à Paris, 200 ateliers optionnels, de trois heures hebdomadaires, pour les classes de 4° et de 3°. Le résultat de cette expérimentation fut une grande exposition à la chapelle de la Salpetrière, qui montra la proximité entre l’enseignement des arts plastiques et le champ de l’art contemporain.

Les artistes ont apporté, au-delà du cours usuel, une ouverture sur l’art en train de se faire. Il a ainsi été démontré qu’un dialogue et une « complicité » étaient possibles entre le professeur d’arts plastiques et l’artiste. Ce partenariat s’est stabilisé, avant de se tasser récemment quelque peu en raison d’un certain désengagement financier du Ministère de la Culture. Mais il faut aussi tenir compte du phénomène de diversification des pratiques, donc de la démultiplication de ces ateliers (2500 environ sur le territoire national), étendus à d’autres domaines que celui des seuls arts plastiques.

A l’Ecole primaire existent aussi des conseillers pédagogiques en arts plastiques, qui ont la connaissance d’un vivier d’artistes connus de la DRAC et qu’ils peuvent faire intervenir aux côtés des professeurs des écoles. L’artiste apporte son aventure personnelle, il perturbe un peu, il donne une autre vision qui peut conforter le projet personnel de l’élève et sa prise progressive d’autonomie.

Dans le Secondaire, on s’aperçoit que le professeur spécialisé d’arts plastiques se tient très informé de l’actualité artistique. Il y a le plus souvent dans sa classe une bibliothèque en libre accès avec ouvrages, revues, cartons d’expositions, etc. Il dispose des technologies numériques, à des fins de création mais aussi de documentation.

Enfin, il faut signaler l’existence de réseaux de galeries d’art en établissements scolaires, dans certaines académies, comme la mienne, en liaison avec les FRAC, artothèques, centres d’art… Ici, le partenariat Rectorat/DRAC trouve son plein sens.

Moucha: La phrase de Joyce est légèrement démagogique, dans le fond, car ce n’est parce qu’on « peut faire », qu’on ne peut enseigner, bien au contraire : enseigner présuppose qu’on « peut » faire.

La technique n’est pas séparable de l’expression interne et du contenu. Il faut savoir faire pour analyser.

2- Il semble que la tendance dominante, dans l’art et dans son enseignement, ait été à l’abandon de la sensibilité, du rapport sensuel à la matière, de la picturalité, etc., pour privilégier l’idée, le concept, la posture, le discours-sur, la cérébralité, etc., et qu’ainsi les critères esthétiques soient devenus d’un autre ordre. Etes-vous d’accord avec ce constat et, si oui, comment l’expliquez- vous?

Vincent Bioules: L’irruption dans le domaine de la création artistique de nouvelles techniques, de nouvelles formes d’approche, de nouveaux modes d’expression, a conduit – et c’est bien normal dans un premier temps – à l’abandon des techniques dites « traditionnelles » où l’engagement sensible et physique était prépondérant. Chaque fois qu’une forme de sensibilité nouvelle assortie de moyens techniques nouveaux apparaît, on la considère comme un « progrès objectif » rendant immédiatement caducs ou surannés les moyens d’expression précédents. On assiste en quelque sorte à la mutation d’une forme d’académisme en un nouvel académisme – qui n’est autre que le contrôle des effets par anticipation – et les diplômes de l’ENSBA, surtout ceux assortis de « félicitations du jury », demeurent de remarquables miroirs de cette évolution.

Il est important de noter à ce sujet que tout un ensemble d’enseignants ont été recrutés parmi les étudiants de la génération de mai 68, qui , n’ayant plus brusquement reçu d’enseignement traditionnel et tout particulièrement du dessin, ont été bien incapables de l’enseigner à leur tour.. Cela ne signifie pas pour autant qu’il s’agisse d’une « génération perdue »… Les êtres sont parfaitement capables, s’ils le veulent, de reconstituer à titre personnel et par d’autres voies, ce dont ils ont besoin pour s’exprimer. Mais on peut noter toutefois l’élimination partielle d’un type de sensibilité.

Christophe Ronel: En tant que peintre, cette tendance à l’abandon de la sensibilité, de la matière et du dessin me pose problème. Néanmoins, dans les Ecoles Supérieures d’Arts Appliqués comme Olivier de Serres où je dispense mes cours, nous nous efforçons de résister et nous sommes encore quelques uns à le faire car nous savons par expérience que l’acquisition des bases en dessin, en expression plastique, est incontournable pour s’exprimer que ce soit pour un designer, un styliste, ou un graphiste.

Il n’y a pas de pensée sans verbe, il n’y a pas de créativité sans dessein, ce qui rend incontournable la maîtrise du trait et des moyens plastiques. L’idée, le concept, le discours ne me paraissent admissibles que lorsqu’ils sont posés sur des fondations. Citons ainsi l’exemple « classique » de Duchamp dont les savoirs – faire initiaux étaient irréprochables, ce qui a malheureusement été rarement le cas de ses suiveurs.
C’est vrai que l’on a assisté au cours des dernières décennies à un glissement, on a dérivé sur une pente savonneuse : réflexion de l’art sur lui-même, remplacement de l’art par la réflexion qu’il génère, triomphe du discours, désertion de l’art et de la part informulable et magique de la création. A s’être trop regardé le nombril, l’art a perdu son souffle.

L’enseignant – artiste ne doit pas ignorer ces questions, il a la mission de donner aux étudiants d’autres clefs pour les aider à contourner ce grand bourbier, à éviter cette impasse.

Claude Viallat: Autrefois, la Faculté d’arts plastiques s’occupait surtout de théorie et très accessoirement de pratique. A l’école des Beaux-Arts, c’était le contraire. Ensuite, au début des années 80, on a nivelé ou harmonisé les choses : pour que les étudiants de Beaux-Arts touchent des bourses comme les étudiants de l’Université, il fallait qu’ils s’alignent sur les mêmes critères. On a donc demandé aux élèves des Beaux-Arts d’avoir le Bac, qu’il ne fallait pas pour être professeur, directeur ou inspecteur. L’intellectualisation est arrivée par les profs de culture générale et d’histoire de l’Art qui avaient des problèmes avec les disparités de niveaux culturels des étudiants, comme s’il fallait être d’abord et surtout « cultivé » pour devenir ou être artiste.

Une erreur de mon point de vue, car je pense que la vraie culture théorique, tout comme l’authentique métier, pourra s’acquérir d’autant mieux qu’elle se développera sur une passion, sur cet engagement vital qu’est l’état d’artiste.

Rémy Aron: On nous rebat les oreilles depuis 10 ou 15 ans sur les problèmes de l’art à l’école, mais toujours en termes de quantité, de nombre d’heures, de crédits, etc., alors que le grand débat qui manque sur les enseignements artistiques, c’est celui des contenus.

Or le contenu imposé aujourd’hui, c’est celui qui correspond à l’idéologie véhiculée par les institutions, c’est celui qui est induit par des structures dont la fonction essentielle est de servir de passerelles exclusives vers cette toute petite partie de l’art qu’on dit « contemporain ». Et c’est ainsi par exemple, qu’on traîne les élèves de force, qu’on assiste à ce quasi détournement de mineurs, pour qu’ils voient dans les dispositifs institutionnels des amoncellement de choses qu’ils refusent naturellement , et qui ne leur procurent aucun apprentissage fondamental ni de la main, ni de l’œil, ni de l’esprit.

Cet impérialisme du discours sur la pratique vient de très loin. Dès la fin du 19 e siècle, avec l’apparition de la photographie d’abord. Ensuite avec la guerre 14-18 qui fut un véritable suicide de la civilisation occidentale, qui ,en 1916, produisit Duchamp comme emblème de l’art du siècle à venir. Le processus s’est parachevé en 1968 avec une prise totale de « pouvoir artistique » par le concept et le verbe qui le soutient. Ont alors été fondées les facultés d’arts plastiques, Vincennes et Saint- Charles, par les tenants de l’avant-garde de la rhétorique « libératrice ». A la grande satisfaction de l’appareil éducatif qui a su en faire sa pâture engraissante, car lui sait parfaitement gérer et même digérer le discours des sophistes. Apparurent donc les CAPES, les agrégations d’art plastiques, qui permirent de mettre fin à l’enseignement des anciens élèves des beaux-Arts dans les lycées et collèges. La « contamination » se propagea alors très vite grâce à l’articulation avec les DRAC et autres FRAC.

Ce triomphe du concept sur la sensation permet notamment aujourd’hui cette absurdité que les musées soient aménagés pour les non-voyants… ce qui n’a rien d’étonnant, dans la mesure où les théoriciens et fonctionnaires de l’art sont eux aussi aveugles à l’art, et qu’ils sont qualifiés pour cela.

Pierre Saiet: La « créativité débridée » fut en effet un des aspects de l’enseignement des arts plastiques dans les années 70, en liaison logique avec ce qui se passait à l’ université, dans la mouvance des idées de Mai 68. Elle était cependant une étape nécessaire pour rompre avec une pédagogie post-Bauhaus, certes plus souple et intuitive que celles qui l’avaient précédée, mais encore caractérisée par des exercices graphiques répétitifs, sans ouverture réflexive.

Mais cette période dite « de créativité » privilégiant l’expression libre, a peu duré. Bien vite on s’est appuyé sur la production artistique vivante, qui est devenue un champ de référence direct, sans abandon cependant des références à l’art du passé. On a su profiter des nouvelles facilités techniques de circulation des images. Cela a induit une conjugaison permanente – une articulation- entre pratique et réflexion critique. L’élève se voit proposer une multiplicité d’incitations, il est invité à se saisir de ces offres et à y répondre plastiquement sur différents supports et à l’aide des matériaux les plus variés, puis à nommer les notions qui émergent de son travail et qui renvoient au vocabulaire spécifique de l’art.

Moucha: L’enseignement du maître en son atelier, je l’ai connu. C’était l’époque ou l’œuvre devait parler seule et l’artiste se taire. C’était absurde.

Quand on a réformé les choses dans les années 70, on a fait le contraire, on a commencé à évacuer l’œuvre et le travail pictural au profit du discours sur. Le commentaire de l’œuvre devenait plus important que l’œuvre elle-même…C’était encore plus absurde.

Quand j’ai quitté l’enseignement, les candidats au diplôme qui ne faisaient que de la peinture et n’apportait pas le discours explicatif étaient considérés comme des débiles.

Autrefois, les élèves étaient incapables d’expliquer ce qu’ils faisaient, aujourd’hui ils expliquent ce qu’ils ne font pas et le dossier sur l’œuvre devient l’œuvre qui n’a plus lieu d’être.

Pour connaître l’origine de ce phénomène, il faudrait voir du côté de ceux qui donnent les directives : les inspecteurs sont-ils des praticiens , des théoriciens pures ? D’où viennent-ils ? Comment se cooptent-ils, se reproduisent-ils ?

Les Beaux-Arts ont voulu s’aligner sur l’Université. On a introduit des unités de valeurs. Ce qui était absurde dans un domaine où l’impondérable règne dans l’évaluation.

J’ai démissionné quand je me suis aperçu qu’il n’était plus possible d’accompagner les élèves jusqu’au diplôme avec la peinture ou la sculpture et même quand ils assortissaient leur boulot du baratin de rigueur.

Ce que l’on voit par exemple aujourd’hui au Palais de Tokyo ( une artiste qui fait pourrir des aliments) prouve qu’aujourd’hui il n’y a absolument plus rien à enseigner…sauf le marketing. L’enseignement s’est académisé et l’artiste en question est un excellent prototype du pompier contemporain, comme produit d’appel de l’actuel enseignement des Beaux-Arts, comme tête de gondole de ce marché de l’invraisemblable.

3- Avant le professeur d’art disait « obéissez-moi ! » : l’ordre était clair ; aujourd’hui il dit, pour libérer la créativité , “désobéissez-moi” . Comment un professeur peut guider sur ce chemin étroit entre obéissance et désobéissance?

Vincent Bioulès: Ce n’est pas aussi simple. Jamais un bon professeur ne disait « obéissez-moi »… Il mettait seulement à la disposition de ses élèves ce qu’il savait lui-même et c’est dans le cadre d’un échange à la fois lucide et consenti que la transmission de ce savoir pouvait s’opérer. Désobéir, par contre, est un réflexe naturel, le réflexe spontané de tout être vivant et jeune ; ce qu’on appelle aussi « la remise en question »… Mais « remettre en question » n’est autre chose qu’une discussion, un examen méthodique de ce qui était considéré comme connaissance immuable. Ce n’est pas éliminer une certaine pratique. C’est au contraire et seulement empêcher qu’elle ne se fige et devienne improductive.

Les nouvelles formes d’académisme ne sont que les conséquences du manque d’imagination de pseudo-artistes qui confondent naïvement la forme et le fond et calquent leurs attitudes sur des effets de mode. Cela a toujours existé et dans tous les domaines, mais les moyens de communication et ce que l’on appelait autrefois « la réclame », ont considérablement servi ce travers jusqu’à l’intérieur du marché de l’Art proprement dit. Et cela est la conséquence directe du manque de confiance en soi, du snobisme et de la naïveté foncière de beaucoup de fonctionnaires de la culture, qui sont les nouveaux curés – tous habillés de noir – d’une nouvelle religion, celle de l’art, et qui compte, comme toutes les religions, infiniment plus de pratiquants que de croyants…

Christophe Ronel: Il est juste qu’un sujet d’expression plastique doit intégrer la notion de surprise, d’inattendu. Lorsque l’on construit un sujet, on se fait inévitablement une idée de types de réponses attendues, ne serait-ce que pour établir des critères de notation.

Mais régulièrement, on s’aperçoit que les étudiants passent par d’autres chemins, c’est là le côté troublant et passionnant de cette matière. Il s’agit à la fois de canaliser tout en laissant une belle part de liberté : on travaille avec du sensible et du vivant.

Je suis en général en attente de surprises, ce qui me gène, ce sont les réponses qui ne jouent pas franchement le jeu : il y a les élèves qui prennent de gros risques plastiques, qui se mettre en danger en évitant les réponses classiques ou standard, j’apprécie cela, il y a aussi ceux qui utilisent des trucs pour contourner les vrais problèmes.

Depuis trois ou quatre ans j’ai vu les ordinateurs portables faire leur entrée dans le matériel d’arts plastiques au côté de l’appareil photo numérique.

Je tente d’encourager les interactions entre techniques traditionnelles et multimédias cela peut devenir très constructif, mais certains tentent de se réfugier derrière la photo numérique pour éviter le dessin et derrière l’ordinateur pour ne plus toucher à des brosses. Lorsque l’ordinateur ne répond plus, c’est aussi l’étudiant qui tombe en panne…

Claude Viallat: Je ne crois pas m’être jamais situé dans cette dialectique obéissance-désobéissance. En fait, l’apprentissage s’est opéré autant par le prof que par l’exemple des autres étudiants, par une ensemble de libres interactions qui excluait tout autoritarisme ou toute hiérarchie ; en essayant de maintenir une ouverture à toutes les possibilités de la peinture

Rémy Aron: Pour moi, l’enseignant idéal est tour à tour « la règle qui corrige l’émotion et l’émotion qui corrige la règle », comme disait Braque. Il Initie en pratiquant une méthode globale alternant analyse et synthèse en permanence. Il favorise la recherche de soi et n’enseigne pas un plan de carrière ou une stratégie de marketing de soi.

J’ai le souvenir d’un prof qui disait « Si les écoles d’art de province fabriquent artistes opérationnels sur le marché national, l’Ecole des Beaux-Arts de Paris doit , elle, fabriquer des artistes internationaux »

Pierre Saiet: Apprendre la transgression, c’est déjà ne plus transgresser, certes… L’enseignement des arts plastiques peut sans doute être considéré comme une « discipline de l’indiscipline » mais, en cela-même, il est un moyen donné aux singularités de s’exprimer et d’être « mises en forme ». Ce couple « obéissance-désobéissance » fait de l’enseignement des arts plastiques un champ de recherche permanente. Un lieu à la fois d’action et de verbalisation (au sens de prise de parole construite), où cette dernière, justement, permet de déjouer les conflits intérieurs, et contribue à prévenir violences, brutalités, incivilités.

En outre c’est un lieu exempt de compétition, même si cet enseignement, comme tous les autres, est cadré par des Programmes. C’est un terrain où la notion d’échec n’a pas de sens, où l’erreur est admise comme possibilité d’accès à une autre vérité. C’est une discipline où les « fondamentaux » sont donc d’un autre ordre, où les apprentissages sont plus indirects, moins techniques, puisqu’il s’agit d’une « éducation par l’art » plutôt que d’une « éducation à l’art », si l’on se souvient de la formule d’Herbert Read…

Moucha: Autrefois les élèves obéissants n’étaient pas certains de réussir à devenir artistes. Aujourd’hui, s’ils obéissent à cette injonction de désobéissance, ils sont sûrs – sinon d’être artiste au sens où nous l’entendons – au moins d’en obtenir le label.

Il n’y a plus dès lors de révolte possible dans cet enseignement du marketing. C’est pourquoi les élèves normalement constitués, normalement désobéissants, ne vont plus aux Beaux-Arts.

J’ai eu à Besançon, de tels élèves, doués et intelligents, qui ont choisi stratégiquement d’obéir un moment, et de faire semblant de jouer le jeu des filières de type Sarkis par exemple, en pensant pouvoir s’en retirer très vite… Et bien ils ont été piégés et ils y sont encore, parce qu’ils avaient vendu leur âme au diable et qu’on ne fait pas impunément la pute.

4- Au-delà de certains bénéfices immédiats tels que rémunération assurée, rencontres de tous ordres, prestige, inscription dans les réseaux, etc., que peut apporter à l’artiste, pour sa propre création, cette fonction d’enseignant?

Vincent Bioulès: Tout échange est productif parce que la vie n’est pas autre chose qu’un échange continu. Il est vrai qu’un bon professeur est celui qui sait à quel point l’autre ne sait pas…Qu’il ne s’agit pas de se payer de mots, mais au contraire d’être au véritable service des élèves, avec humilité, obstination, respect et attention.

Christophe Ronel: Il y a des élèves avec lesquels on apprend vraiment. Etre professeur d’art, c’est échanger. Pour recevoir de l’énergie, il faut en donner beaucoup. C’est vrai que parfois je suis tombé sur des groupes assez inertes, passifs, en attente, mais très rarement. J’ai surtout le souvenir de bons moments, de vrais échanges. Lorsque l’étudiant a compris que bien des choses étaient en lui mais que le travail les révélerait, il s’engage vraiment et à ce moment-là l’échange est étonnant.

Claude Viallat: Quand j’ai commencé à enseigner, la fonction de professeur s’attribuait plutôt par cooptation. Les profs avaient des procédés d’enseignement qu’ils enseignaient à leurs étudiants. Ils cooptaient ensuite leurs meilleurs étudiants pour enseigner les mêmes exercices…Le système était donc pour le moins fermé et sclérosant.

En 1964, j’étais à la fois enseignant et artiste peintre. Cela me permettait de gagner ma vie et de m’assurer une totale liberté de création par rapport aux galeries. Mais à cette époque les enseignants-artistes étaient rares, et les profs n’avaient pas à avoir une œuvre, ils pouvaient être totalement dilettantes. Après 70, on a ouvert les postes aux artistes- peintres de toutes tendances et on les a choisis sur leur œuvre et leur parcours. Les artistes ont alors pris en main la pédagogie, ils ont apporté leur méthode de travail, leur savoir en évolution avec leur travail, leur connaissance de la réalité de l’art en train de se faire.

Moucha: Cela apporte, certes, un prestige, une sécurité financière, une indépendance par rapport au marché. Mais ce confort fait parfois oublier qu’on est artiste. En outre cet oubli permet d’être mieux obéissant aux inspections générales.

Mais si on reste artiste, l’enseignement procure cet avantage essentiel d’être en contact avec des gens qui se cherchent, qui ne sont pas définis, qui ont encore une sorte de grâce, et cela apprend énormément pour et sur soi-même.

5- Un retour aux valeurs fondamentales de l’art (et pour son enseignement), vous semble-t-il possible, sans qu’il s’agisse d’une régression ?

Vincent Bioulès: Aucun d’entre nous ne peut savoir ce que sera l’art de demain. Il sera fait par les génies de demain. Aucun peintre du mouvement Supports/Surfaces ne pouvait se douter dans les années 70, que la réponse à ce que nous avions entrepris serait la Figuration Libre… Il ne s’agit donc, ni de « régression », ni de « progrès ». Il faut seulement apprendre avec obstination le maximum de connaissances, de techniques, de moyens d’expression les plus variés possibles pour que les élèves deviennent véritablement libres de choisir les outils dont ils ont besoin pour s’exprimer le plus pleinement possible.

Christophe Ronel: L’entretien des valeurs fondamentales de l’art me paraît indispensable, même s’il ne s’agit pas d’enseigner ces données comme au XIXème siècle mais bien sur j’ai des craintes.

Après plusieurs décennies de dégradation voire d’abandon des bases, il y a eu souvent rupture dans la chaîne de transmission de ces repères : beaucoup de jeunes se laissent séduire par les paillettes de l’art contemporain officiel parce que bien souvent, çà leur évite, pensent-ils, d’avoir à se donner le mal de se former à ces bases qu’ils jugent révolues. Il en résulte de nombreuses formes « d’analphabétisme plastique » qui tentent de faire illusion à grand renfort de recettes de contournement et de trucs à la mode.

J’ai la sensation de vivre une époque de création souvent prétentieuse et parfois bien vide. Je pense qu’il est encore temps d’agir même si les dégâts occasionnés sont déjà lourds.

Restituer les bases fondamentales ne signifie pas régresser. La régression, c’est l’appauvrissement des moyens plastiques que nous connaissons souvent dans un certain académisme contemporain. Bien utilisées, ces bases me paraissent constituer dans l’époque que nous vivons un tremplin multidirectionnel vital et pourraient générer une véritable renaissance plastique…

Claude Viallat: Les valeurs de fond sont pour moi le dessin et la peinture. Leur champ reste totalement ouvert autant à la représentation « extérieure », qu’à l’expression de l’intériorité . Il serait bon de savoir ce que produisent ces enseignants qui prônent l’abandon du dessin. Si tous les profs disent que le dessin c’est ringard, alors l’école sera ratatinée, et je ne crois pas qu’elle le soit. Elle ne l’était pas, il y a 6 ans quand j’ai cessé d’enseigner. Elle ne l’est pas non plus aujourd’hui à l’école des Beaux-Arts de Nîmes où je peux voir une diversité des propositions pédagogiques.

Si dans d’autres écoles, la tendance « théorisante » est prioritaire, cela vient souvent de la personnalité du directeur. Et c’est vrai qu’il y a de moins en moins de directeurs et de professeurs artistes, et de plus en plus d’universitaires dont la théorie et la culture ne viennent malheureusement pas d’une pratique.

Michel Tyszblat: On ne cesse de craindre, constater ou prôner la mort de le peinture…pourtant, celle-ci, comme le Phoenix , renaît toujours de ses cendres ou des assauts répétés de la postérité duchampienne . Elle résiste aux nouvelles technologies, à l’installationnisme, au primat du concept et de l’art « d’attitude ». Pour la simple raison que l’image fixe, dans sa capacité première de susciter l’émotion immédiate, dans sa présence sensuelle, dans sa matérialité, reste indétériorable, parce qu’elle acquiert comme cela une sorte d’intemporalité.

Rémy Aron: Les valeurs fondamentales de l’art ne sont pas régressives, car elles sont le garantde la jouissance de la vie, du plaisir et de la liberté. Or il n’y a pas de liberté sans connaissance de ces mêmes valeurs. Prendre du plaisir avec un piano exige à la fois de savoir en jouer et une culture musicale.

Le progrès aujourd’hui est dans un retour urgent au contenu, à la substance, aux valeurs de fond. Il n’est pas dans la poursuite effrénée d’un ultra-libéralisme artistique aussi désastreux humainement que le libéralisme économique. Celui des bulles spéculatives, du n’importe quoi, du vent et du discours creux comme celui de l’art dit contemporain. L’art de la cuisine et toujours fait par les cuisinier s… on imagine ce que serait la gastronomie si elle avait subi la même ravageuse rhétorique que celle que les arts plastiques ont subie… Et l’on s’étonne que les arts plastiques soient à ce point sinistrés ?

Pierre Saiet: La dimension humaniste de l’enseignement artistique implique qu’il ne peut être facteur de régression, même si son aspect « non-utilitaire » peut susciter des problèmes de priorité politique de mise en œuvre. Mais se borner à constater « l’échec de l’éducation artistique en France » comme le font, non sans complaisance, certains médias, est doublement injuste, non seulement au regard des systèmes adoptés dans d’autres pays, mais aussi parce que les vrais blocages sont ailleurs…que l’enseignement de l’art peut justement contribuer à dénouer.

Moucha: Je ne pense pas que les valeurs fondamentales soient disparues. Car de tous temps, au-dessous de cette mousse officielle, il y a un travail qui se fait, même si on ne le voit pas beaucoup aujourd’hui, tant la « visibilité » est accaparée par des structures médiatiques archi-puissantes. Il y a autant sinon plus d’artistes valables qu’avant… sauf qu’on ne les voit pas. J’ai vécu toute ma jeunesse sous le régime soviétique. J’en ai démissionné et en suis parti aussi . Je pense que ce qui se passe maintenant en France en termes d’occultation de l’art et d’asphyxie de la culture est pire encore que ce qui se passait au-delà du rideau de fer.

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Article paru dans la revue Artension (n° 35)

LES TEXTES DE REFLEXION D’ARTENSION

La sélection des textes d’analyse et de réflexion parus dans ARTENSION que nous vous présentons sur ce site sont des textes libres de tous droits de reproduction, citation, circulation et republication. Ils doivent rester accompagnés cependant des mentions de leurs auteurs et de la date de parution dans Artension.

Joanna Flatau

avril 16, 2008 Entrevues 1 Commentaire

Flatau

Née a Varsovie, Pologne.
 Diplômée d’Histoire de l’Art à l’Université de Varsovie et diplôme à l’Academie des Beaux Arts a Varsovie en 1969.
 Joanna Flatau vit et travaille a Paris depuis 1971 , d’abord comme graphiste , puis comme peintre. Elle a réalisé depuis 1982 de nombreuses expositions en Europe (France, Pologne, Angleterre, Suisse)

« Ma peinture est figurative,
pourtant sans anecdotes »

« Mon héros est solitaire, immobile et j’attends qu’on découvre sa face cachée » Joanna Flatau

Flatau

ENTRETIEN

Propos recueillis par Dominique Polad-Hardouin

“Ce qui m’intéresse le plus dans le corps, c’est l’esprit.”

Quels chemins as-tu empruntés pour arriver à la peinture ?

Je voulais aller à l’Ecole du Cinéma mais j’étais trop jeune. Il fallait que je fasse d’abord une autre faculté, par exemple, Histoire de l’Art. Malheureusement, il fallait passer un concours de dessin. Mon père m’a conduite chez un ami peintre et il lui a dit : “ Fais quelque chose”. Ce dernier a posé une bouilloire et m’a dit : “Dessine”. Au bout de trois séances, il a conclu : “Tu sais, elle n’est pas si dépourvue …”. Dès lors, je me suis mise à dessiner sans arrêt. J’ai passé l’examen et à peine admise, je rêvais de m’inscrire à l’Académie des Beaux-Arts de Varsovie, ce que j’ai pu faire quelque temps plus tard. J’aimais beaucoup travailler dans l’atelier de Henryk Tomaszewski, homme exceptionnel, plein d’humour et affichiste renommé en Pologne. Sa personnalité m’a beaucoup influencée. En 1969, j’ai terminé mon diplôme chez lui.

En 1969, tu sors des Beaux- Arts et tu files à Paris.

Pendant mes études, je gagnais mes sous en faisant des illustrations pour les journaux, je faisais des couvertures de livres, des pochettes de disques. J’avais été admise par une commission pour devenir affichiste pour le cinéma, puis j’ai pris le train et je suis arrivée à Paris. En principe, je venais pour passer six mois. Mais cette demi-année se prolonge jusqu’à aujourd’hui. A ce moment-là, je voulais être indépendante. J’ai travaillé cinq années comme graphiste. Au début, c’était très intéressant, les prises de vue avec les mannequins, les techniques nouvelles mais après c’est devenu une routine. J’ai commencé à peiner. C’était toujours un travail essentiellement commercial. En Pologne, on faisait ça pour l’art. Quand c’était bon, les gens faisaient la queue pendant des heures. Alors, j’ai ressenti le besoin de faire quelque chose de plus personnel. Cela a été le début de ma peinture. En fait, c’est l’état de guerre en Pologne qui m’a véritablement fait démarrer.

C’est-à-dire ?

En 1981, c’est l’état de guerre dans mon pays. En France, on a essayé de faire quelque chose pour la Pologne. Par exemple, les artistes ont exposé leurs tableaux. On m’a demandé de participer à une exposition qui s’appelait “Banque d’images pour la Pologne”. Il y avait des gens très célèbres comme Topor, Cieslewicz. Il y a d’abord eu une exposition à la galerie Nina Dousset puis une autre au Centre de la rue Berryer (Fondation Nationale des Arts Graphiques et Plastiques). Il fallait faire vite. J’ai trouvé une boite de pastels alors que je n’en n’avais jamais utilisés de ma vie, et j’ai fait quelque chose. Après je n’ai jamais arrêté.

As-tu le sentiment d’avoir trouvé tout de suite ta façon de t’exprimer ?

La première chose que j’ai faite après, c’est la série des vieillards que j’appelais “L’avenir”, ce sont des dessins au pastel sec avec quelques nuances de beige, gris et blanc sur un fond noir. On voyait à peine. Je représentais toujours le même couple de vieux qui se tenaient frénétiquement le bras et la dame serrait son sac. J’avais beaucoup de tendresse pour ces vieux. Ensuite j’ai commencé autre chose. Depuis toute jeune, je m’intéressais à Freud. Dès 16 ans, j’avais lu Freud, ça me passionnait et, en même temps, j’ai toujours été un peu sceptique. Je prenais les thèmes qui tournaient autour de lui mais ce n’était pas très sérieux … C’était toujours des fonds noirs et presque pas de couleur. Dès lors, les séries naissent parce que j’enchaîne un dessin après l’autre. Je me demande toujours : “Et si je faisais autrement”. C’est le résultat de l’enseignement de Tomaszewski, il nous incitait à chercher et à n’être jamais content de soi.

Tu dis pas très sérieux et pourtant c’est bien sérieux. J’ai toujours été frappée par la force de ton trait, par l’évidence de la technique que tu possèdes. Quand on voit ton travail, c’est extrêmement abouti. Tu as parlé d’humour et de tendresse mais il y a aussi beaucoup de mélancolie.

Mélancolie possible, mais c’est complètement inconscient. Je n’ai pas voulu être mélancolique, surtout pas. En général, j’essaie d’être assez gaie. Il y a sûrement quelque chose de la façon de vivre en Pologne, on a tendance à résister avec une bonne dose d’humour noir. Il y a toujours une certaine dérision : plus ça va mal, plus on rit. J’ai sûrement cela aussi dans mon caractère.

A partir de 1982, tu commences ta carrière au sens professionnel du terme. Tu montres ton travail régulièrement dans des expositions. Quelles ont été les grandes rencontres ou les moments forts de cette période ?

J’ai commencé à peindre en décembre 1981, et dès 1982 j’ai exposé avec la sélection du Musée d’art moderne de la Ville de Paris. C’était une exposition de travaux sur papier qui se déroulait à Villeparisis. Madame Dany Bloch, conservateur au Musée, préparait la sélection de la belle exposition qu’elle faisait chaque année. J’ai été tout de suite admise avec une grande joie et beaucoup d’encouragement. Ensuite, on m’a recommandée à plusieurs galeries en vue de faire une première exposition mais je ne suis jamais allée les voir parce que je n’étais pas sûre de moi et je trouvais que je n’avais pas assez de choses à montrer. J’étais très intimidée. C’était une grosse bêtise, bien sûr. Maintenant je le vois car tout ce que je faisais à l’époque, c’était le moment de le montrer. Il n’y avait aucun besoin d’attendre. J’ai montré beaucoup plus tard les mêmes choses, c’était évident. Comme quoi, il ne faut jamais hésiter, mais c’est dans mon caractère.

Pendant quelques années, j’ai participé à plusieurs expositions de groupes et à deux salons à Montrouge. J’ai travaillé également avec un groupe de jeunes gens dénommés “Hangar 48”. Leur objectif était de diffuser de la peinture en prêtant des tableaux à des amateurs. Au début, j’étais très opposée à cette idée. Mais je me suis aperçue que mes pastels ne revenaient jamais, les gens les achetaient. En même temps et par hasard, je suis tombée au 58 de la rue Quincampoix, dans un endroit où il y avait une conversation toujours animée et des tableaux bizarres sur les murs, un chien qui aboyait, une grande ambiance, un lieu très décontracté. C’était la galerie l’Œil de Bœuf de Cérès Franco et quand je suis arrivée la troisième fois pour voir l’exposition, j’ai demandé : “Est-ce que vous regardez de temps en temps le travail des peintres ? “ Et Madame Cérès Franco, belle femme, haute en couleurs et très passionnée, m’a répondu : “Tu peux venir mardi ou mercredi.” J’ai mis encore trois mois pour me décider. Cela a été un grand départ pour moi. Cérès Franco apparemment aimait bien mon travail et m’ a tout de suite organisé une exposition qui a inauguré les suivantes jusqu’à la fermeture de la galerie.

Au moment de ta rencontre avec Cérès Franco, tu présentes des pastel à l’huile puis des huiles dont la facture est différente de ces pastels secs dont nous parlions et tu vas concentrer ton énergie sur un motif différent. C’est l’époque des “Portraits imaginaires”. Le trait est plus lourd à cause de la pâte de la peinture mais l’humour est évident et parfois très grinçant.

C’est encore un hasard comme d’habitude chez moi. J’ai subi une opération et je ne pouvais pas aller à l’atelier. Avec des pastels secs, on ne peut pas travailler à la maison. J’avais des pastels à l’huile et j’ai commencé à faire des petits formats. Cela fond dans les mains et cela donne une texture assez épaisse. Quand je suis venue chez Cérès Franco, j’avais un bon paquet de pastels à l’huile avec des couleurs très fortes. De toutes façons, je travaille toujours par opposition. Une période noire et ensuite la couleur. J’aime bien changer, je n’aime pas faire toujours la même chose. Après, c’est peut-être inconsciemment, en regardant les artistes qu’il y avait à la galerie, l’art dit brut, que j’ai voulu devenir plus “brut”. J’ai commencé à presser directement le tube de couleur sur le papier, c’était trop gros, trop pâté. Cela a duré peu de temps. Ensuite, je suis revenue à moi-même. Je préfère montrer moins. Ce que je faisais ce n’était plus une suggestion, mais un cri et je n’ai pas du tout envie de crier.

Tu reviens alors dans l’intimité de l’atelier pour travailler les portraits aux pastels, les motifs, ce sont les “gens ordinaires” tel qu’Alonso, le gardien de ton immeuble.

Oui, c’est toujours le même fond noir, le même papier que j’adore, mais cette fois-ci, c’est la couleur qui intervient. Pour la première fois, quelqu’un a posé pour moi pour démarrer le dessin. Cela a donné plusieurs Alonso. Par la suite, j’ai demandé à une amie de poser mais j’ai arrêté très vite. Cela me gène énormément de dessiner en présence de quelqu’un. Je pense qu’il faut entrer dans un état second, quitter sa conscience pour faire vraiment quelque chose de bien.

Il y a une question que j’hésite à te poser, mais qui traduit bien ton caractère, il me semble que tu hésites toujours.

Je ne vais pas te dire que je suis gémeaux. Mais j’hésite toujours pour les toutes petites choses, pour les choses insignifiantes, je n’hésite pas dans mon travail. Je suis guidée par ce que je fais. Une fois que j’ai commencé, je n’ai rien à dire, cela se fait de lui-même. J’aime bien être seule et travailler dans le désordre. C’est plus facile de créer à partir du chaos, l’ordre n’est pas créatif.

Que dois-tu faire pour te mettre à la peinture ?

D’abord, je dois perdre beaucoup de temps. J’écoute de la musique, à un certain moment, je pense que je ne vais rien pouvoir faire et tout d’un coup, je commence. Très souvent, le meilleur sort au moment où je suis contrariée et dans le stress. Cela me prend énormément de temps pour me mettre en condition, mais après je travaille très vite.

Mais quand le tableau est sorti ?

Alors c’est sorti. Une fois fait, c’est fait. C’est tant pis si cela ne me plaît pas. Cela reste tel quel. Avec les petites huiles sur toile que je faisais dernièrement, c’est vrai que je revenais dessus. Après un intervalle de temps, je n’étais pas contente de certaines d’entre elles et je les ai reprises. C’est la première fois de ma vie que je fais cela.

Tu as l’impression que la peinture à l’huile, c’est trop long ?

Je suis plutôt un coureur de 100 mètres que de marathon. C’est pour cela que j’adore le papier. Quand on fait les gâteaux, on dit qu’il y a des “zakalec” s’il est trop remué, il perd de sa fraîcheur. Peut-être est-ce plus profond, je n’en sais rien. Il faut que l’action dure peu de temps. Je ne sais pas reprendre, continuer. J’arrive le lendemain, je ne suis pas contente alors je démolis. Mais je n’ai pas encore une distance suffisante pour parler de ces tableaux à l’huile. Je les ai travaillés plus lentement, ils ont été montrés récemment en Suisse, à la Maison de Arts, chez M. et Mme Aeschlimann. Ce sont de grands amateurs et amis du peintre polonais, Jozef Czapski qu’ils ont exposé pendant vingt ans.

Mais il y a aussi ce que tu ressens immédiatement, ton plaisir ?

Lorsque je faisais très vite comme les pastels, là j’étais beaucoup plus satisfaite. Si je pétris… voilà le mot qui me convient, je n’aime pas pétrir, je trouve que ce n’est pas mon genre.

Un autre temps fort de ton travail apparaît avec la série “Les gens d’ici”. Tu découvres en 1992, la campagne des Corbières. Avec ton arrivée à Lagrasse, tu choisis les pastels noirs et les papiers bruns pour poursuivre cette quête de ton univers et décrire la solitude, la misère d’être, ainsi que les “petites joies”. Ces buveurs, ces femmes outrageuses, ces bergers solitaires, au fond tous ces personnages ne t’ont jamais quitté mais ils reviennent autrement.

J’adore cet endroit, c’est un petit village médiéval ; on m’a dit qu’il y avait 700 habitants mais je n’en ai jamais vu plus de cinquante. On ne les voit pas et, de temps en temps, il y a des petits vieux qui sortent d’un coin, de façon inattendue. On dirait qu’ils se cachent. Et moi, je mène aussi la vie un peu comme ça dans le Sud, parce que je n’aime pas tellement le soleil, j’habite dans un endroit très sombre. J’ai beaucoup ri quand on m’a dit : “Alors maintenant tu vas beaucoup au Sud, cela va être très coloré”. La vérité, c’est que je fais du noir sur des fonds beiges. Mais là aussi, c’est un hasard car j’avais emmené ce papier beige et un peu de pastel noir. J’ai commencé, cela m’a plu et j’ai continué. Ce n’est pas sciemment que j’ai fait cela mais le soleil aveugle et assombrit mon travail.

Tu parles de couleurs sombres mais ce sont les pastels les plus chauds que tu aies faits. Ils sont moins grinçants, il y a presque une volupté dans ces dessins-là.

Le contact avec les gens que l’on voit ici, qui sont différents de ceux de la ville, a donné ce cycle “Les gens d’ici”, mais en fait, ce sont des personnes que l’on peut trouver partout. En fait, le thème de toute cette série, ce ne sont pas les gens mais plutôt le jeu entre l’ombre et la lumière.

Depuis maintenant un an, un nouveau tournant apparaît, encore une fois le motif a changé avec la technique. Tu deviens aérienne, voire céleste. Tu choisis un papier clair presque transparent, de l’encre que tu brouilles assez vite pour éviter le “propre” et apparaissent à l’œil des anges merveilleux ou vengeurs, exterminateurs.

J’ai toujours rêvé de devenir un peintre abstrait, mais l’abstraction, ce n’est pas du tout dans ma nature. J’ai besoin de me libérer des silhouettes humaines telles quelles sont définies et c’est pour cela que j’ai commencé à faire la série “Les grands brûlés”. Je disais le mot ange parce que ce ne sont plus des gens. Cela a suscité une joie énorme. Cela n’a rien d’abstrait, mais je me suis vraiment laissée aller.

Est-ce la tache qui apparaît qui te guides ?

Non, c’est inconscient. Ce n’est pas technique, sauf que l’encre de chine, c’est un genre de poker, c’est encore plus du poker qu’avec le pastel. C’est une technique où on ne peut pas se tromper, ou alors, on se trompe sans arrêt et de nouvelles choses apparaissent. J’adore le hasard et j’adore me faire des surprises. Les choses que l’on connaît d’avance, c’est l’ennui. Ce qui me fait fuir le plus, c’est l’ennui.

Tu évoques beaucoup le hasard et pourtant moi, je ne crois pas trop au hasard.

Toute ma vie a été une succession de hasards. Tout ce que je fais, c’est lié à des moments complètement inattendus qui se sont mis ensemble. Je n’ai jamais rien programmé, les choses se sont organisées comme cela. Je pense que je n’ai pas beaucoup de volonté. Je peins presque chaque jour, mais je fais cela parce que j’adore ça. C’est physique chez moi mais ce n’est pas de la volonté. C’est plutôt comme avoir faim ou avoir soif. Sinon je suis de très mauvaise humeur. C’est d’abord physique, pas cérébral.

Ce n’est pas cérébral, dis-tu, mais tu es une intellectuelle, tu lis beaucoup, tu vas voir des expositions, tes références sont nourries.

Je mets tout cela à part. Quand je fais les choses, je ne pense jamais que je vais faire quelque chose comme ceci ou comme cela… Dostoïevski, a été mon premier grand amour de jeunesse, après j’ai eu un grand coup de foudre pour Kafka, puis pour Bruno Schulz. J’adore aussi ses dessins, mais j’ai surtout été influencée par ses écrits. Aux Beaux-Arts, j’ai illustré un fragment d’un de ses textes, il parle de son père (fictif) qui élève des oiseaux exotiques. Il vit tellement dans leur monde qu’à la fin, il devient l’un des leurs.

Les images viennent donc de la littérature et vont de temps en temps susciter la peinture ?

Je n’utilise pas beaucoup ma pensée en faisant de la peinture. J’ai l’impression que je fais un grand vide. Il y a une grande séparation entre ce que je sais et ce que je fais. J’utilise plus mes tripes que mon cerveau. J’ai mis beaucoup de temps pour oublier ce que j’ai appris durant mes études. Pourtant, quand je travaillais aux Beaux-Arts, ce que je faisais à l’époque ressemblait déjà à ce que je fais maintenant.

Tu dis cela, et en même temps, tu as écrit cette phrase, qui est en exergue de cet entretien : “ Ce qui m’intéresse le plus dans le corps, c’est l’esprit.”

Il y a des peintres de l’imaginaire, je les envie énormément, mais chez moi c’est un peu comme dans Tchekhov, il ne se passe rien. Cela ne m’intéresse pas de faire des portraits en soi. Je cherche à montrer la vie intérieure de mes personnages. Ma seule ambition, c’est de transmettre de l’émotion. J’aimerais bien être une charmeuse de serpents.

Flatau

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Le métier d’artiste…

avril 10, 2008 Entrevues 4 Commentaires

Le métier d’artiste…
au regard du sociologue

Un entretien avec Françoise Liot*

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Le sociologue se doit de conserver une “neutralité axiologique” envers l’objet de son étude. Il n’a pas d’ “états d’âme”, il bannit toute subjectivité, il ne juge pas, il décrit seulement “comment ça marche”: les bonheurs comme les atrocités. Et c’est bien là, paradoxalement, que réside tout l’intérêt de son analyse, puisque finalement, s’agissant de l’art, elle permet de faire la part entre le produit surdéterminé par la commande extérieure et l’ expression intérieure, mystérieuse et irréductible à toute explication de quelqu’ordre qu’elle soit. Pierre Souchaud

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ENTRETIEN

Artension : Votre livre, “le métier d’artiste”, sous-titré “les transformations de la profession artistique face aux politiques de soutien à la création”, qui vient de paraître aux éditions l’Harmattan (1), est une approche sociologique des différentes situations et postures d’artistes selon leur appartenance à tel ou tel réseau ou ligne de force dessinant le paysage artistique.

Le paysage en l’occurence est celui d’une région : la région bordelaise. Vous en avez fait le tour des ressources art plastique. Vous avez interrogé une centaine d’artistes de différentes mouvances, mais aussi des galeristes, des responsables institutionnels, des politiques. Vous les citez abondamment et l’on dispose ainsi des échantillons des différents discours ritualisés propres à ces réseaux.

Vous distinguez trois réseaux : le réseau institutionnel, le réseau marchand et le réseau local. Vous en faites à la fois l’historique et la description de l’évolution actuelle. Vous en pointez les interrelations, les divergences, les adversités structurelles.

Le fait que cette analyse se limite à une région, lui permet d’être extrêmement fouillée, vivante et au plus près des réalités, et d’avoir pour cela valeur générale.

C’est le travail d’information qu’on attendait, prolongeant celui de Raymonde Moulin et le complétant sans doute. C’est exact, et très informatif, donc très utile même si, comme vous le dites, la sociologie “apparaît parfois comme une entreprise de désenchantement du monde qui n’est pas toujours bien acceptée par ses acteurs”.

C’est un audit, un inventaire, un grand état des lieux… comme on en fait avant on ne sait quel grand réaménagement.

Ma première question est donc la suivante: pourquoi avez vous fait ce livre ? Pourquoi ce sujet vous a-t-il intéressée?

Françoise Liot : Votre question est à la fois simple et vaste… Mon intention , à travers cet ouvrage était de montrer le fonctionnement du milieu de l’art, sur un aspect qui me semblait peu développé jusqu’à maintenant: celui de la fabrication des valeurs artistiques et des conceptions de l’art. Avec une approche, non pas de philosophe mais bien de sociologue: comment fonctionnent ces valeurs? Qu’est-ce qu’elles produisent au fond et au final? Comment modulent-elles les parcours d’artistes et les modes de reconnaissance de ces artistes.

Le point de départ de cet ouvrage est de s’interroger sur les changements qui sont apparus à partir des années 80, qui ont donné beaucoup plus de poids à l’intervention publique dans le domaine des arts plastiques et surtout au soutien à la création. Le rôle des institutions en matière d’art contemporain s’est développé en France et a eu des conséquences sur les carrières artistiques. Il s’agissait donc de comprendre comment ces modifications ont transformé le parcours des artistes, le métier d’artiste, et généré des formes d’art spécifiques.

Artension : Est-ce la démonstration comme quoi la structure ou le lieu d’où l’artiste s’exprime peut influencer son discours ou produire son art ?

Françoise Liot : La question de la détermination ou de la surdétermination est en effet essentielle. L’art d’une époque n’est jamais une pure réponse à une demande précise, mais plutôt l’effet d’une dialectique de la demande qui s’opère entre un milieu qui se transforme, qui a de nouvelles composantes, et puis des artistes qui ne sont pas indifférents à ces changements de contexte. Ils s’emparent de cette demande qui les fabrique comme artistes. Ils sont faits du contexte artistique qui les aide et qui les forme, mais aussi de leur propre volonté qui n’est pas à remettre en cause.

On est loin certes de la vision de l’artiste pur et totalement autonome par rapport à son oeuvre. On ne peut pas nier l’importance de ce contexte artistique qui transforme la manière d’être artiste et qui transforme le produit artistique lui-même.

Artension : Comment votre livre pourra-t-il être utile aux artistes, aux marchands, aux institutionnels?

Françoise Liot : Il est difficile pour un sociologue de savoir comment son travail sera reçu et comment les acteurs sur le terrain vont s’emparer de ce travail. Comme le travail artistique, une fois diffusé, il a sa propre vie.

Artension : Soit, mais pensez-vous que les artistes pourront avec lui, mieux se rendre compte de leur détermination sociologique, et “de quoi ils sont faits “?

Françoise Liot : Difficile de généraliser à ce niveau-là… La sociologie est assez violente, elle produit un certain “désenchantement” , le milieu de l’art est fait de croyance comme l’a bien montré P. Bourdieu et certains peuvent trouver très cynique une telle approche de l’art. J’espère pour ma part qu’elle peut permettre de prendre conscience du fonctionnement de ce milieu. La démarche sociologique a cet avantage de créer une distance qu’il n’est pas toujours facile d’avoir lorsqu’on appartient au champ. Les artistes peuvent avoir l’impression de subir et d’être manipulés par un milieu dont ils ne maîtrisent pas les règles qui se créent d’ailleurs souvent sans eux. Ils ont parfois peu conscience du jeu et des enjeux, pour cette raison ils se trouvent vite fragilisés. Ils croient souvent que leur oeuvre suffit à leur reconnaissance. Or, comme dans tous les milieux, il y a une hiérarchie, un classement. Il y a un jugement qui implique des inclus et des exclus. Le milieu de l’art est très sélectif parce qu’il fonctionne sur la rareté. Un ouvrage comme celui-ci permet, je l’espère, de mieux décrypter cet univers et de comprendre comment s’opèrent les positionnements par rapport aux institutions ou au marché.

Artension : C’est donc offrir aux artistes une possibilité de choix du réseau qui leur semble le mieux adapté à leur personnalité. En supposant qu’ils souhaitent un jour quitter et trahir le réseau qui les a initiés dans l’art…

Françoise Liot : Cela supposerait un grand cynisme de leur part, et je ne crois pas qu’on puisse être cynique à ce point. Je ne pense pas que l’on puisse choisir son réseau. Je crois en revanche que l’on peut prendre en compte les réalités, s’en informer et tirer au mieux son épingle du jeu en sachant quelle est sa place et en l’assumant.

C’est vrai que ces réseaux fonctionnent en concurrence, avec des formes et des niveaux de légitimité très différents. Mais je ne crois pas que les valeurs sur lesquelles ils reposent soient arbitraires, je ne crois pas au pur snobisme d’aucun de ces réseaux. L’idée que tout reposerait sur le capital social de quelques uns, sur le copinage, sème souvent le discrédit sur le milieu de l’art. Je crois qu’il y a des personnes d’une grande sincérité, souvent très impliqués, très militantes pour défendre une conception sur laquelle ils ont construit plus que leur carrière, leur existence toute entière. Cela ne les empêche pas d’être pris dans des mécanismes de relations et de réseaux, mais comme on peut en trouver dans d’autres milieux professionnels. On partage les valeurs, mais aussi des manières de s’exprimer, un vocabulaire que l’on a mis en oeuvre avec un petit nombre de personnes qui nous sont proches. Le milieu de l’art est à la fois très protecteur et très exclusif, les processus d’appartenance et de rejet y sont très forts.

Artension : Pouvez-nous nous dire les caractéristiques des trois réseaux dont vous parlez dans votre livre ?

Françoise Liot : Je les ai appelés réseau institutionnel, réseau marchand et réseau local. Mon idée était de montrer comment ces trois réseaux mettaient en lien des personnes, des acteurs qui se retrouvent sur des valeurs artistiques spécifiques, comment ils partagent ces valeurs pour créer des corpus d’opinion qui permettent à certains artistes d’obtenir une reconnaissance.

Le réseau institutionnel est le plus récent. Il fonctionne avec les dispositifs institutionnels qui ont commencé à se mettre en place au début des années 80, en liaison avec la nouvelle politique de soutien à la création. Il est porteur d’une conception particulière de l’art liée à l’idée d’avant-garde, de ruptures.

Le réseau marchand a commencé à se développer en région dans les années 50. Il fonctionne de façon traditionnelle avec des galeries, des collectionneurs. Il est beaucoup plus confidentiel et sa visibilité est moins forte car il n’est pas dans l’espace public comme le précédent, mais dans l’espace privé de la galerie. La conception de l’art y est beaucoup plus orientée sur l’idée d’une continuité, d’une filiation historique.

Le réseau local est différent car il rejoint un milieu plus amateur. On y croit fortement à l’idée de liberté artistique totale. Mais l’artiste est souvent victime de cette croyance. Ce réseau accueille des créations diverses et foisonnantes, mais pour cette raison il n’a pas vraiment d’unité artistique et c’est un obstacle pour avoir une visibilité forte.

C’est un univers de petites associations, de salons comme on en trouve dans beaucoup de villes de province. Les artistes de ce réseau local peuvent vendre dans ces salons et rejoindre parfois le réseau marchand. Pour vivre, ils ont plus souvent que les autres une double activité, et c’est pour cela qu’ils tendent parfois vers une amateurisation de la pratique.

Artension : Y-a-t’il des interrelations des pénétrations d’un réseau à l’autre ? Ou bien au contraire cloisonnement entre les trois?

Françoise Liot : J’ai montré en effet que ces réseaux sont très cloisonnés et qu’ils se rejettent mutuellement. Ce rejet existe surtout entre le réseau marchand et institutionnel, car ils sont sont les plus en concurrence, et parce qu’en effet le passage de l’un à l’autre est impossible. C’est une relation très conflictuelle et non pas une cohabitation apaisée où les deux fonctionneraient en parallèle ou en complémentarité.

Artension : Quelles sont les raisons profondes du conflit ?

Françoise Liot : C’est cette concurrence, ce rapport de force pour la légitimité des valeurs et des conceptions de l’ art. Et ce rapport de force n’est pas équilibré, le réseau institutionnel tend à dominer, parce qu’il a plus de visibilité dans l’espace public, parce qu’il a l’avantage d’être d’emblée légitime parce public et représentant ainsi une sorte d’intérêt général. Ce qui n’est pas le cas du réseau marchand, beaucoup plus confidentiel, n’ayant pas les grandes expositions publiques qui lui permettrait d’apparaître comme tout aussi légitime.

Artension : S’agit-il de dire que le réseau institutionnel est entièrement subventionné, qu’il peut ainsi travailler dans l’immatérialité, qu’il n’a pas besoin du marché au sens marchand, que pour lui l’acte de vendre est plutôt compromettant, qu’il fournit aux artistes agréés diverses possibilités de fonctionnement rétribué compensant l’absence de reconnaissance marchande ou même qu’il n’a rien à faire du public ( comme le dit un des artistes que vous citez), qu’il fonctionne au contraire du réseau marchand qui, lui a absolument besoin pour exister de l’investissement émotionnel d’un public réel et que celui-ci se traduise par son investissement financier?

Françoise Liot : Tout à fait. Mais cependant on constate que les artistes du réseau marchand en vivent différemment et globalement mieux que ceux du réseau institutionnel.

Artension : Vous donnez quelques exemples de cas tragiques de jeunes artistes qui “se sont brûlé les ailes” au feu d’une fulgurante reconnaissance de l’institution qui les a ensuite “laissé tomber”… et qui ont aussi “laissé tomber” leur propre création en conservant cependant la fonction para-artistique obtenue par cette reconnaissance éphémère…

Françoise Liot : C’était un réseau qui permettait en effet à de jeunes artistes d’émerger, il avait ce rôle de repérage et de sélection de jeunes créateurs. Mais, comme il il n’y avait pas de marché réel prenant le relais, les carrières furent très éphémères. C’est ainsi qu’on a vu, dans une région, deux ou trois artistes soutenus de façon un peu redondante pendant quelques années, puis on a vu cette convergence des aides s’interrompre. Les aides publiques ont eu pour conséquence de conforter les vocations artistiques et de provoquer une sorte de massification à l’entrée dans la profession. Certains artistes effectivement ont été très déçus car ils ont cru à une réussite possible. Les aides publiques pour beaucoup n’ont fait que retarder le moment de la “vrai” sélection qui est devenue peut-être plus violente car ce fonctionnement a créé de faux espoirs.

Artension : Qu’en a-t-il été des galeries privées liées à l’institution , ces galeries para-institutionnelles dites “émergentes”? Ont-elles aussi été déçues après y avoir cru?

Françoise Liot : Cet aspect là de la diffusion institutionnelle mérite également étude et réflexion. Il y a eu au début des années 80 une volonté très forte de dynamiser la création par le soutien au marché. L’idée étant de développer ainsi un marché intérieur de l’art contemporain qui n’existait pas ou très peu et de faire en sorte que la France reprenne la place qu’elle avait perdue sur le marché international.

C’est pour cela qu’il y a eu cette politique d’achat, par la création notamment des FRAC. Ceux-ci ont acheté un certain nombre d’oeuvres dans ces galeries et les ont fait circuler. Cette politique devaient générer un milieu de collectionneurs achetant dans ces mêmes galeries.

Mais les collectionneurs ont très peu suivi cette incitation ou pas assez pour faire vivre un véritable marché.

Artension : Comment voyez-vous l’évolution actuelle ?

Françoise Liot : Le changement est à prendre en compte selon deux aspects. Du point de vu des politiques culturelles d’abord et du point de vue de l’artiste ensuite.

La politique culturelle des années 80 était celle de l’acquisition d’oeuvres conçue comme un moyen de soutenir la création et le marché. C’est une logique de l’objet et de sa valeur patrimoniale qui prédomine, avec notamment les collections des FRAC. C’était une époque où le Ministère de la Culture menait le jeu en étant très présent dans les régions.

Dans les années 90, on évolue vers une logique de soutien direct au travail artistique. On abandonne “l’objet” pour la résidence d’artiste ou pour le travail in situ dans des lieux d’exposition. Ce n’est plus “l’objet”, mais l’acte artistique qui va être subventionné. Ceci correspond à une période où un certain nombre de collectivités territoriales prennent le relais de l’Etat, et vont intervenir moins pour acheter des œuvres que pour soutenir des artistes ou des postures artistiques. Avec la certitude immédiate qu’un tel soutien sans” objet” bien tangible coûte moins cher que l’achat d’oeuvres pour un patrimoine bien palpable certes, mais dont la valeur future apparaît de plus en plus incertaine.

Aujourd’hui, j’ai l’impression que par manque d’argent et par multiplication des partenaires publics, la logique est celle d’un soutien à l’emploi artistique, avec des artistes qui sont sollicités pour intervenir dans le cadre de la politique de la ville ou dans celui de l’éducation nationale. Cela relève de politiques interministérielles où les partenariats sont importants. On n’est moins finalement dans un soutien au créateur lui-même, qu’à l’emploi de celui-ci dans un certain nombre de projets culturels qui ne sont plus exactement artistiques. J’y vois bien sûr comme un glissement final vers une sorte d’instrumentalisation de l’artiste.

Artension : On privilégie la commande extérieure sur la commande intérieure de l’artiste ?

Françoise Liot : C’est cela qui peut être un problème. Mais un certain nombre d’artistes arrivent à tirer leur épingle du jeu, et à trouver une nouvelle fonction sociale en constituant des associations pour travailler par exemple sur l’espace urbain, avec des populations dans les quartiers dit “sensible”, etc. L’artiste conservant malgré tout sa fonction de lien social.

Autre facteur d’évolution : s’ il y a moins d’argent dans les institutions aujourd’hui, il y a beaucoup plus de lieux de diffusion de nature et taille très diverses. C’est un avantage mais c’est aussi un inconvénient car il est plus difficile d’apparaître localement ou, comme pendant les années 90, d’être propulsé sur le devant de la scène.

Beaucoup d’artistes tentent d’apparaître autrement, collectivement, à travers des associations, des lieux alternatifs, et cela leur permet parfois d’obtenir des commandes.

Artension : Ces associations sont-elles dirigées vers le regard institutionnel ou vers le regard d’un public d’acheteurs?

Françoise Liot: C’est rarement vers des acheteurs privés me semble-t-il bien qu’il existe des tentatives pour retrouver une clientèle par le biais de nouveaux modes de diffusion comme internet par exemple.

Artension : Et si le soutien institutionnel n’existait pas? Que deviendrait tout ce pan assisté de l’activité artistique, et que deviendraient les artistes institutionnels?

Françoise Liot : Ce serait certes très difficile pour eux.

Artension : L’art en pâtirait-il beaucoup?

Françoise Liot : C’est un question de fond à laquelle il m’est difficile de vous répondre.

Artension : Vous faite une distinction nette entre, d’une part, le secteur institutionnel, qui privilégie le “sens”, qui ne se situe pas dans une matérialité de l’objet, mais plutôt dans une philosophie, une posture artistique, et, d’autre part, le secteur marchand qui s’inscrit dans le savoir faire, dans l’objet porteur d’émotion, dans une économie du sensible, dans une relation d’appropriation du public. Cette deuxième option serait-elle selon vous moins vectrice de “sens” ?

Françoise Liot : Non, mais la première est caractérisée par une montée du discours sur l’art produite par l’artiste lui même et c’est ça la particularité, la question du sens est d’emblée présente à l’origine même des productions artistiques. La logique n’est plus celle de l’objet mais celle du discours et du projet. L’artiste est amené à produire non seulement des œuvres mais surtout des projets. L’acte de communiquer son oeuvre devient essentiel. La manière dont l’artiste parle de son oeuvre est primordiale et transforme l’image de l’artiste. Alors que, dans le réseau marchand, l’artiste se consacre davantage à réalisation de son oeuvre, la médiatisation est le rôle de la galerie. L’artiste plus proche des institutions fait la médiatisation et la communication de son travail en même temps qu’il le pense et qu’il le construit au préalable.

Artension : N’en arrive-t-on pas à cette situation où le dossier, le discours préalable, la stratégie de médiatisation peuvent être considérés comme oeuvre ?

Françoise Liot: C’est vrai que tout cela peut prendre le pas sur l’oeuvre elle-même où plutôt devenir une composante de l’oeuvre. Alors , est-ce un bien ou un mal ?

Artension : Ce n’est pas à vous, sociologue, de juger …?

Françoise Liot : Disons que je n’ai pas envie de juger. Je trouve qu’il se produit là quelque chose qui a un intérêt fort mais très différemment de ce qui se faisait auparavant.

La notion d’art officiel telle qu’on la trouve parfois dans votre magazine, me dérange un peu car je la trouve trop univoque. Elle suppose que l’art est lié à une sorte de pouvoir politique, administratif, or il me semble que ces choix institutionnels sont faits par une communauté artistique qui certes n’est pas la seule, mais qui existe et qui a une cohérence. Rejeter d’emblée ces œuvres, c’est faire la même chose que ce que le milieu institutionnel à pu faire en excluant la peinture par exemple sous prétexte qu’elle serait “ringarde”.

J’ai bien aimé l’entretien avec Jean-Philippe Domecq qui défend la pluralité, et qui dit qu’il n’y a pas qu’une seule conception de l’histoire de l’art, même si, pour sa part, il défend une conception différente de celle qui peut apparaître dominante aujourd’hui.

Artension : Ce qui est reproché au milieu institutionnel – et que reproche aussi Jean-Philippe Domecq – c’est une uniformisation de la pensée, du discours, des attitudes, des produits, et , en même temps, une exclusion de ce qui est autre. Ce qui n’est pas le cas dans l’autre milieu, qui reste très varié, ouvert, avec des formes de sensibilités et des pratiques extrêmement diverses et qui se respectent les unes les autres. Le secteur marchand, ou celui des peintres, n’est donc pas un milieu qui exclut les différences, mais c’est vrai qu’il a une tendance bien légitime, à mon avis, à exclure ceux qui les excluent… Que pensez-vous d’Artension, en sociologue ?

Françoise Liot : Je le trouve très intéressant pour beaucoup d’articles de réflexion et pour la découvertes des artistes, mais la présentation de l’art officiel que vous avez faite dans un numéro m’a parue très caricaturale. Ce qui ne veut pas dire bien sûr, que le parti pris ne soit pas digne d’attention pour le sociologue où ne doivent pas être exprimé, mais c’est vrai que je préfère des partis plus nuancés comme le sont celui de Jean-Philippe Domecq ou de Nathalie Heinich.

Ce qui me gène aussi dans cette critique de l’officialité artistique, c’est qu’il y passe un certain pessimisme peu valorisant, où une sorte d’aigreur peu constructive et qui ne doit pas aider les artistes.

Artension : Savez-vous qu’il existe en France des quantités d’artistes – dont beaucoup ont été présentés dans Artension – très heureux de leur peinture, reconnus sinon dans l’hexagone, en tous cas à l’étranger, vendant bien leur travail, satisfaits de la vie, mais qui sont d’une extrême férocité à l’égard de l’institutionnalité sans être pour autant aigris ou paranoïaques?

Ne peut-on pas considérer également que, ce qui rend ces artistes optimistes, malgré tout, c’est qu’ils savent bien profondément que l’art est un mystère irréductible à toute analyse sociologique, que l’artiste est un l’homme non ciblable, échappant précisément aux surdéterminations liées à son éventuelle appartenance à une classe, un réseau, un groupe, une école, une famille, etc.?

Ne peut-on considérer également que le sociologue de l’art est l’allié indispensable de l’art, justement parce qu’il fait, pour une question de méthodologie, l’impasse de cette partie mystérieuse qui doit être laissée aux artistes, et qu’ainsi il peut mieux pointer et déblayer en quelque sorte tout ce qui autour de l’art, n’est pas de l’art – puisque surdéterminé par des facteurs extérieurs à lui – et encombre le terrain ?

Françoise Liot: Je crois effectivement que chacun à son rôle. Si parler du contexte artistique peut sembler parfois une entreprise de désenchantement du monde qui provoque bien des critiques de la sociologie dans le milieu artistique, la sociologie n’a pourtant pas la prétention de tout dire de l’art. Elle propose un point de vue sur l’objet, mais je crois que si celui-ci est si critiqué, c’est parce que le milieu de l’art s’est construit sur la croyance en la valeur intrinsèque de l’oeuvre. Or, la sociologie affirme au contraire qu’il s’agit d’une construction collective. Pour moi dire cela n’est pas remettre en cause ce que vous appelez le mystère de l’oeuvre et ce que je nommerais l’expérience esthétique mais c’est considérer qu’à travers la singularité de l’artiste c’est la propre singularité du regardeur qui est touchée. C’est en ce sens que l’oeuvre d’art est profondément sociale.

Artension : Pensez-vous qu’il puisse être – ou non – handicapant pour son travail, qu’un sociologue de l’art… aime l’art ?

Françoise Liot : Bien sûr que non et aucun sociologue ne travaille sur l’art par hasard. En revanche, il n’est pas obligé de prendre part au combat qui tiraille ce milieu. Je crois qu’il peut avoir un engagement personnel, mais qu’il doit conserver une certaine “neutralité axiologique” dont Max Weber faisait la morale professionnel du savant. Cette neutralité n’est toujours qu’une visée car le chercheur est aussi une personne mais il est important de distinguer la posture du scientifique de celle de l’expert qui se prononce sur des valeurs. En ce sens, je me sens beaucoup plus proche de Nathalie Heinich que de Pierre Bourdieu dans cette conception de la sociologie.

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Texte recueilli par Pierre Souchaud le 29 septembre 2004, revu et amendé par Françoise Liot.

* Françoise Liot est sociologue, maître de conférences à l’IUT Michel de Montaigne de l’Université de Bordeaux 3 et chercheur au LAPSAC ( laboratoire d’analyse des problèmes sociaux et de l’action collective ) à Bordeaux 2.

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RÉFÉRENCE

1 – Françoise Liot. Le métier d’artiste. Collection Logiques Sociales. Editions l’Harmattan. ISBN : 2-7475-6404-5. 25€

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Article paru dans la revue Artension (n° 20 de novembre 2004)

LES TEXTES DE REFLEXION D’ARTENSION

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La transgression… et alors ?

avril 1, 2008 Entrevues 2 Commentaires

Un entretien avec Jean-Philippe Domecq * – (Paru dans Artension no 33 de janvier 2007)

*dernier ouvrage paru : La Situation des esprits – art, littérature, politique, vie (entretiens avec Eric Naulleau, éditions de la Martinière)

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Artension : L’Histoire récente de l’art se présente comme une succession de ruptures et de transgressions des codes, des valeurs, des modèles établis : tout cela au nom de la liberté créative, de la modernité et du progrès. Or cette transgression est devenue de plus en plus formelle et systématique. En se vidant de contenu et de nécessité intérieure, elle s’est transformée en une sorte d’esthétique de l’extrême, du record indépassable, de l’encore pire, de l’encore plus absurde ou inepte ou immoral ou scabreux ou morbide, etc… Comme si cet extrémisme était nécessairement inclus dans une logique hégémonique. Êtes-vous d’accord avec ce constat et cette idée ?

Jean-Philippe Domecq : Disons que cette tendance est devenue une tendance lourde, et j’emploie l’adjectif dans tous les sens du terme. Avec l’idéologie esthétique de l’avant-garde en effet, il s’est agi avant tout de rompre avec les acquis; d’avant-garde en avant-garde, on a rompu avec les éléments antérieurs, tous les éléments antérieurs; bientôt avec les seuls éléments constitutifs de l’avant-garde immédiatement antérieure; et n’est plus restée que la transgression systématique, au niveau des limites des langages artistiques et des sujets moraux. C’est là une fin logique: le principe de rupture s’étant autonomisé, on en est venu à rompre pour rompre.

Vous parlez de ruptures formelles… si encore c’était cela! En réalité, le problème n’est plus une question de forme, qui semble largement évacuée du discours critique pour être remplacée par l’impératif de rupture autarcique. En fait, il n’y a plus d’invention formelle. On a beau jeu de dire qu’il y a aujourd’hui mille manières de faire inédites, mais ce n’est pas pour autant qu’on a inventé une forme. L’artiste peut certes tout faire avec n’importe quoi – ce qui, en soi, n’a rien de positif ni de négatif -, mais autre chose est de créer des mises en forme réellement novatrices.

On est passé d’une lutte contre le formalisme académique à une acceptation systématique de toute proposition artistique dès lors qu’elle se présente avec une apparence extérieure d’inédit, de jamais fait, jamais tenté.

Artension : Est-ce l’absence de contenu ou de nécessité intérieure qui fait qu’il n’y ait plus de mise en forme, et qu’il y ait cette surenchère dans le plus nouveau, l’excessif, le transgressif

Jean-Philippe Domecq : Il y a une logique de l’incessant passage à la limite, toujours par rapport à ce qui fut fait antérieurement. Jusqu’où pourra-t-on aller dans le “dérangeant” pour prouver que du seul fait qu’on dérange, on se situe par rapport à l’art, on le questionne : tel fut l’ultime ressort et spasme de l’Art sur l’art. Ce que l’on constate, c’est que cette rupture pour la rupture, qui a généré cette tendance à faire de la subversion un système, a conduit à un évidemment-évitement de la nécessité intérieure, a conduit aussi à un épuisement du “dérangeant”, à l’annulation de tout sentiment de surprise ou de découverte. On attendait le subversif, il y était, et alors ?…

Cette tendance à la transgression systématique, qui pose l’éternel questionnement de “ qu’est-ce que l’art aujourd’hui?”, est finalement très appauvrissante dans sa répétition en boucle, en abyme.

Artension : Ne pensez-vous pas vous aussi que cet empilement de questions sur la question perd son objet initial et devient comme un château de cartes, toujours plus haut, toujours plus acrobatique? Inquiétant, non?

Jean-Philippe Domecq : C’est un diagnostic qui est fait depuis longtemps, dans Artension par exemple, et qui paraît juste.

Au fond, ce qui se passe correspond à ce qui doit logiquement se passer avec toute nouvelle idéologie esthétique. L’idéologie de l’âge classique a eu sa période de floraison et sa période d’extinction, même chose pour le romantisme, l’abstraction, etc. Aujourd’hui on assiste aussi à la fin de “l’art du contemporain”, que j’appelle aussi le “Récent’art” dans mes livres. A la fin d’une idéologie esthétique qui a été soumise à l’impératif de la rupture, de la transgression. Et même si les plus connus des artistes et critiques prétendent ne plus en être, qu’ils le veuillent ou non ils y sont encore, leur conservatisme novateur aidant, ils sont dans cette queue de comète idéologique qui a imposé le critère du “récent “ au lieu de l’intense, du sublime, du beau.

La transgression s’inscrit dans le rapport qu’entretient notre art contemporain avec le temps. Un art qui cherche plus ou moins consciemment le toujours plus contemporain, réduit inévitablement son champ de prospection de la contemporanéité réelle. L’art contemporain occupe une zone de temps très étroite et toujours plus étroite, dans un segment de temps réduit par la nécessité même de transgresser au plus vite ce qui a été récemment transgressé.

Artension : Est-ce que ce processus propre au champ artistique correspond à un phénomène du même ordre dans le champ social ? Une même course qui s’accélère à mesure que son sens, son objet, sa finalité sont lâchés dans l’accélération

Jean-Philippe Domecq : Dans le livre d’entretiens avec Éric Naulleau, “La situation des esprits”, je fais le lien avec une situation historique globale caractérisée par la perte du sentiment historique. Après la faillite de certaines grandes idéologies politiques, les esprits – assez faibles sans doute – en ont conclu qu’il n’y avait plus d’idéologie à inventer, partant plus d’espoir possible, donc plus d’avenir.

Certes, le système qui s’est développé est un système qui encourage le court terme, et qui dilue la vision de l’avenir. Il s’agit de consommer pour consommer. C’est la loi du marché, qui se trouve fort bien d’un art “qui ne mange pas de pain”, qui n’engage pas la vie en profondeur et dans sa durée.

Or l’histoire est loin d’être close, l’individu minimal du soi-sans-l’autre n’a qu’un temps dont on voit déjà la fin et qui n’a pas tué l’humanité. Ainsi, dans la logique de cette société qui exténue son environnement, sont en train d’apparaître des grands problèmes de solidarité mondiale et les remises en question vont aller plus vite qu’on le croit dans tous les domaines y compris artistique.

Artension : Ce qui se passe en art est indexé sur ce qui se passe ailleurs et cette course vers l’extrême, l’indépassable, le record est dans la logique des grands mécanismes de ce temps, économiques, politiques, médiatiques. Le mécanisme de l’art contemporain est-il du même ordre?

Jean-Philippe Domecq : Tout à fait. Il y a congruence. Il y a en effet indexation, plus ou moins directe, plus ou moins latérale ou frontale selon les périodes, entre l’art et le social en profondeur. Mais, fort heureusement, l’art transgressif dominant ne tue pas toutes les formes d’art, même s’il les fait ployer… Comme l’économie de marché mondial n’a pas tout défolié, et laissera apparaître de nouveaux modèles socio- économiques.

Le rapport de la société d’aujourd’hui et de cet art qui se veut tellement d’aujourd’hui, entre dans le cadre d’un aménagement du territoire, c’est l’art “entertainement” des grands investisseurs et des spéculateurs mondiaux. L’époque a les mécènes qu’elle mérite : les Pinault ou Saatchi…

Artension : Saatchi, grand communicateur, grand provocateur, grand dérangeant, grand subversif et arbitre international du bon goût et de la vertu artistique… Au fond cette transgression façon Saatchi, n’est-elle pas tout simplement et tout bêtement argument et stratégie de marketing ? Autrement dit vesse médiatique?

Jean-Philippe Domecq : Vous avez remarqué qu’on vante la collection de Pinault parce qu’il aurait acquis tous les artistes réputés des dernières décennies. Là est exactement le problème, car on ne saurait mieux dire que ce collectionneur achète tout ce qui se fait – mais son goût, là-dedans ? Il n’en a pas, même pas un mauvais goût. Ses choix ? Il n’en fait pas, parce qu’il ne veut en faire, son propos est souverainement spéculatif, il prend le lot et, dans le tas, il y aura bien des pépites que le temps entérinera, gage-t-il. A condition que l’Histoire, et son récit futur de l’art, reste faite par ceux qui font penser les Pinault.

Artension : On a l’impression que la réflexion sur les changements nécessaires dans le domaine artistique est en retard sur celle qui commence à se faire dans le domaine économique. Alors que c’est dans l’art que devrait apparaître les premiers signes de changements des valeurs. Là encore l’art contemporain semble en retard sur la contemporanéité véritable.

Jean-Philippe Domecq : C’est vrai. L’art doit être le révélateur des mutations humaines profondes et c’est bien ce qui s’est passé avec le surréalisme par exemple dans la période charnière du début du siècle. Dans toute l’Europe alors, des artistes particulièrement productifs et inventifs ont fourni l’élan et les formes pour repenser tous les autres champs de la pensée humaine, tant sur le plan social que politique et psychologique puisque la psychanalyse faisait son apparition dans la même période.

Mais il faut croire que nous sommes aujourd’hui en période de basses eaux historiques, où l’art est plutôt en retrait dans cette perspective de renouvellement de la donne. Un art fortement conservateur, en somme, et le paradoxe fait sourire.

Ce qui est frappant et paradoxal, c’est que l’art qui se veut à la pointe de cette accélération du temps, piétine dans sa dite contemporanéité, et reste très en retard par rapport à ce qui agite nos pulsions individuelles et collectives. « Ça commence à bien faire”, si je puis dire. On a l’impression qu’il se passe des choses beaucoup plus intéressantes et prospectives ailleurs.

Artension : La récente parution du livre de Paul Ardenne : “Extrême – esthétiques de la limite dépassée”(1), qui est une grande récapitulation des postures extrêmes et transgressives en art et ailleurs, est-elle à voir comme une pause pour un bilan, un signe d’essoufflement?

Jean-Philippe Domecq : L’optique de ce livre reste conservatrice par insuffisance d’esprit critique à l’égard de ce qu’il détaille avec précision. Il décrit cet art de l’accélération du temps, mais en même temps, ne se rend pas compte qu’il décrit la situation globale comme si l’on était dans les années 1860, quand s’amorçait le grand affrontement entre les novateurs et l’académisme grand public. Alors qu’aujourd’hui le grand public est beaucoup mieux informé et ouvert. Ouvert à tout, même, sans grand discernement dans l’ensemble.

On ne peut continuer d’opposer de façon simpliste l’axe de l’accélération de l’histoire et l’axe du frein, sans que l’on sache bien d’ailleurs où se situe l’axe freinant , « réactif » , voire « rétrograde »… Trop de propos de critiques d’art, qui sont censés nous faire prendre du recul par rapport à la situation, en réalité nous y enfoncent en reprenant très exactement le postulat de l’accélération de l’histoire et le vieux schéma du combat entre novateurs et conservateurs, qui n’existe plus en réalité.

Car l’art se renouvelle non pas par réaction à la pensée dominante, mais par des biais qui prennent en compte l’épuisement de l’idéologie esthétique antérieure. Il n’y a pas combat entre le pour et le contre, il y a simplement quelque chose qui s’épuise de soi-même, par sa propre accélération, par son propre excès, par son inflation.

Reste que cette inflation transgressive a encore de fâcheux effets désherbants tout autour, même après leur épuisement.

Artension : Ce livre n’a-t-il pas tendance à dénier ou ignorer l’existence des autres champs de la création, où justement la problématique qu’il soulève ne se pose pas ?

Jean-Philippe Domecq : S’il peut affirmer, qu’au-delà de l’extrême, il ne voit rien venir et que l’histoire est finie, c’est bien parce que l’ idéologie dominante et extrèmiste qu’il exprime a fait son effet… jusqu’au bout. De toute façon, dès lors que l’on se fixe sur l’unique schéma de la lutte de l’excès contre le réactif, on n’accorde guère de crédit à ce qui sort de ce schéma.

Cela étant, les œuvres fortes, celles qui vont nous ouvrir vraiment un autre temps, un autre espace, seront celles qui vont faire un pas de côté par rapport à l’extrêmisme de l’idéologie dominante, qui ne se situeront pas dans un après ou un avant, dans un encore plus ou encore pire… mais à côté.

On pourrait même espérer déboucher sur plusieurs types de sensibilités esthétiques et non pas une seule qui serait dominante et mondialisée.

Artension : Certains disent que la transgression en art est dépassée, et que la mode serait maintenant à l’hybridation… qu’est-ce-que vous en pensez?

Jean-Philippe Domecq : C’est une traduction sur le plan de la production artistique de ce qui s’est beaucoup dit sur le plan des cultures et des nouvelles images: le métissage culturel, la combinaison inédite de différents langages. Pourquoi pas ? On jugera sur pièces, et non ex-cathedra.

Artension : Peut-on espérer que se mettent en place d’autres systèmes de légitimation de l’art, non plus fondés sur la violence transgressive, ni sur la performance inhumaine, ni sur la vitesse accélérée, mais sur la douceur, la lenteur, la densité intérieure… dans la perspective d’un art à “développement durable” ?…

Jean-Philippe Domecq : Je n’ai aucun a priori. Surtout pas, quand on s’intéresse à l’art vif.

Artension : Le journal Libération, dans son numéro du 20 novembre,consacre sa une de couverture et deux pages intérieures au procés intenté pour pédopornographie, à une exposition intitulée ” L’enfance de l’art”, qui eut lieu à Bordeaux en 2001. Libération soutient “courageusement” la liberté de s’exprimer et de “déranger”, et stigmatise les ligues morales et les “talibans” de la vertu. Où sont à votre avis les talibans de la vertu esthétique?

Jean-Philippe Domecq : Je suis lassé de ces faux débats où les uns veulent censurer – ce qui est inadmissible évidemment – et les autres crient qu’ils sont censurés – ce qui est faux, à l’âge du tout est permis surtout si ça transgresse. Ceux qui jouent les inquiets et censurés interdisent du même coup – et c’est le but autant que le résultat – toute discussion sur la portée réelle et la qualité des œuvres en question. On a vu cela à New York, il y a sept ans, lorsque le maire Giuliani fit interdire une œuvre effectivement inepte dans la provocation, ou l’an dernier à Paris avec Hirschman et le Centre culturel suisse, et aujourd’hui avec l’affaire de Bordeaux, où il n’est toujours pas question du ridicule, tout simplement le ridicule des œuvres que les censeurs ont bien tort d’attaquer sur le plan moral. Bref, on est dans le faux débat où l’œuvre n’est jamais évaluée esthétiquement, un tant soit peu finement.

Propos recueillis par Pierre Souchaud , le 19 novembre 2006

1- Paul Ardenne Extrême. Esthétiques de la limite dépassée. Editions Flammarion

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Article paru dans la revue Artension (n° 33 de janvier 2007)

LES TEXTES DE REFLEXION D’ARTENSION

La sélection des textes d’analyse et de réflexion parus dans ARTENSION que nous vous présentons sur ce site sont des textes libres de tous droits de reproduction, citation, circulation et republication. Ils doivent rester accompagnés cependant des mentions de leurs auteurs et de la date de parution dans Artension.

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Consultez également les entretiens:
La querelle de l’art contemporain
Le “contemporainisme”, un artefact de l’histoire
A quoi sert la peinture ?

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