
Comment aborder ce problème, insaisissable, récurrent, central, de l’enseignement des arts plastiques ou de «l’éducation artistique»?
Pourquoi ne pas le faire avec les artistes qui sont – admettons-le – les premiers concernés? Nous tentons donc ici d’empoigner cette question avec des artistes au solide parcours et qui ont su mener de front création personnelle et enseignement, qui ont pu ou non concilier les deux.
C’est un vaste problème, qu’ils formulent sans langue de bois incantatoire, pour aller au fond peut-être, sans prétendre à la rigueur exhaustive, dans ce domaine où justement l’incertitude, la surprise et même l’erreur sont le plus productives de « vérité ». Pierre Souchaud (Artension)
— — —
Vincent Bioulès est né en 1938. En 1969, il fonde le groupe ABC Productions dont le but est de est de montrer l’incapacité des structures traditionnelles de diffusion de l’art face à l’art contemporain. Il est l’inventeur du nom Supports/Surfaces, groupe dont il est un des animateurs principaux. Il rompra avec le groupe en 1972. Au milieu des années 1970, il abandonne l’abstraction et revient à la peinture figurative par le biais du portrait et du paysage. En 1982, il devient professeur aux Beaux-Arts de Nîmes, en 1988 aux Beaux-Arts de Montpellier et, pour finir, en 1991 à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris.
Christophe Ronel est peintre et agrégé en Arts Plastiques. Membre de jurys tels le Capet et l’Agrégation, il enseigne à l’ENSAAMA Olivier de Serres à Paris depuis 1990.
Claude Viallat est né à Nîmes en 1936. Membre fondateur de Supports/Surfaces. Les oeuvres de Claude Viallat ont été exposées dans la plupart des lieux d’Europe, d’Amérique et d’Asie, et figurent dans la plupart des grandes collections publiques et privées. Il a été successivement professeur dans les écoles des Beaux-Arts de Nice, Limoges, Nîmes et à l’ENSBA Paris.
Michel Tyszblat est né en 1936. Plutôt autodidacte, ce peintre a reçu les enseignements d’André Lhote en 1956 et de Robert Lapoujade en 1960. Il enseigne depuis 1982 les arts plastiques et l’histoire de l’art contemporain, à l’école d’architecture de Versailles. Il a été membre du jury du Prix de Vitry de 1973 à 1990
Rémy Aron est peintre et Président de la Maison Des Artistes.
Pierre Saiet est Inspecteur Général de l’enseignement des arts plastiques en Lycées et Collèges pour l’Académie de Caen.
Moucha, né en 1942 en Tchécoslavaquie, est peintre et vit en France depuis 1968. Il a enseigné aux Beaux-Arts de Besançon et de Saint-Etienne de 1971 à 1990.
TABLE RONDE
________________
1- «Si tu peux faire quelque chose, fais-le… si tu ne peux pas, enseigne-le», disait James Joyce; La formule est un peu «rapide», mais soulève un problème de fond. L’artiste peut-il, doit-il, enseigner l’art?
Vincent Bioulès: Lorsque Joyce parlait ainsi, il pensait à la littérature. Il avait raison de ne pas confondre l’écriture et l’enseignement de la littérature qui sont deux domaines bien séparés. Par contre, il ne tenait pas compte par exemple du fait qu’on ne peut écrire une seule note de musique sans avoir appris le langage de la musique, pas plus qu’on ne peut ni peindre, ni sculpter, sans être familiarisé avec les outils et les techniques.
On est un bon ou un mauvais pédagogue. Cela n’a rien à voir avec le talent. On peut dire cela des artistes , mais aussi des professeurs d’anglais ou de tennis. Il y a des gens qui aiment transmettre ce qu’ils savent et faire partager leur enthousiasme, et d’autres pas.
On peut bien évidemment enseigner l’art. Et ce sont ceux qui aiment leurs semblables qui peuvent le faire avec le plus d’efficacité.
Christophe Ronel: Le fait d’enseigner n’est pas une nécessité dans un cheminement artistique, d’ailleurs, je ne connais pas de règles établies définissant l’artiste.
Dans tous les cas, créer et enseigner résultent de deux processus résolument distincts. Pour ma part, cette activité parallèle à ma pratique de peintre m’apporte en premier lieu un recul bénéfique sur mon travail et mes obsessions picturales et surtout, l’habitude d’organiser ma pensée autrement, de structurer pour des étudiants et pour moi-même ce qui dans ma pratique est de l’ordre de l’instinct, de l’informulé, du jaillissement et de l’inconscient.
Cela me paraît être un exercice de style stimulant et constructif. Je trouve là une forme d’oxygénation, de respiration. Professeur d’art et peintre, c’est être tour à tour deux personnages, l’un pour mieux comprendre l’autre. Il me semble que lorsque je reviens de l’école, je peins mieux…
Je suis convaincu qu’on n’enseigne pas le fait de devenir artiste: je ne connais pour cela ni recette, ni formule, il faut surtout beaucoup de conviction, de travail et de ténacité. Ce qu’on peut faire, c’est tenter « d’allumer des feux », de créer des étincelles. On peut proposer des méthodes pour éduquer le regard et la sensibilité, donner des clefs, des techniques et l’envie de chercher, à partir de là, d’engager un face à face avec soi-même, sans concessions.
Je ne suis pas sûr de la formule à l’emporte – pièce: les bons artistes font de mauvais pédagogues. L’idée qui la fonde vient du fait que le souffle artistique échappe souvent aux méthodologies, aux théories, c’est-à-dire à la mise en fiches, en cours, en tiroirs, en dogmes, en classifications et en schémas.
Mais enseigner l’art ne veut pas dire forcément puiser uniquement dans ses propres expériences artistiques : En ce qui me concerne, une distance entre mon univers plastique personnel et les terrains que je suis amené à enseigner me permet un transfert.
J’enseigne l’expression plastique, parfois le dessin et certains domaines de l’histoire de l’art pour des sections spécifiques. Le programme détermine des objectifs précis, de plus une section n’en est pas une autre. On n’utilise pas toujours les mêmes mots avec des étudiants de communication visuelle et des élèves céramistes.
Claude Viallat: Oui, un artiste peut être un bon pédagogue, mais tout dépend comment il se positionne et ce qu’il entend par enseigner l’art. Quand on possède un métier artistique et qu’on a à l’enseigner, il faut, selon moi, enseigner à la fois ce qu’est le métier, mais aussi sa « philosophie ».
Quand ma génération a fait les Beaux-arts, on nous disait : « apprenez à peindre, et quand vous saurez peindre, vous peindrez ». Ce que j’ai dit à mes étudiants c’est plutôt : « peignez, et en peignant, apprenez à peindre », c’est-à-dire analysez, réfléchissez, essayez de comprendre ce que vous faites, pour le situer par rapport à vous, aux autres artistes, à l’histoire de l’art.
J’ai enseigné les quatre règles classiques de la peinture : du foncé au clair, du maigre au gras, du mince à l’épais, de la masse au détail… et en plus la manipulation de la couleur.
J’ai toujours laissé mes élèves faire de ces règles ce qu’ils voulaient, mais il était nécessaire de les leur transmettre. Je leur ai donné des moyens ; quand à la fin, chacun la porte ou non en soi . La règle, pour moi, ne constitue pas un modèle, mais un repère ouvert qui suscitera chez l’étudiant l’envie de trouver son modèle personnel.
Mais c’est vrai que, au cours de ces dernières décennies, on a eu tendance à supprimer peinture et dessin, au bénéfice des techniques comme photo, vidéo, images informatiques. C’est a mon avis une grave erreur d’avoir parfois jeté l’opprobre sur ces techniques premières, car avec elles on peut toujours faire des choses extraordinaires.
Michel Tyszblat: L’ironie mordante de Joyce, bien que très ambiguë, me semble assez juste. Pourtant, parfois, celui qui « ne peut pas faire », s’il trouve un bon maître, peut parcourir un certain chemin.
D’autre part, s’il devient lui-même enseignant, il finira peut-être par apprendre « à faire » avec ses élèves…
L’artiste plasticien n’a pas le « devoir » d’enseigner, mais il « peut » le faire dans certains cas : besoin irrépressible de transmettre son savoir en bon mégalomane, ou plus simplement pour gagner sa vie.
Depuis l’apparition de la photographie, et au long des révolutions plastiques successives, les artistes ont inventé de nouvelles techniques à usage personnel. Comment, dès lors, enseigner sans produire des émules, des suiveurs, des clones ? Là est le danger.
Pourtant, je pense que les écoles d’art sont nécessaires, comme lieu de travail, de rencontres, de confrontations, d’épanouissement des personnalités au contact les unes des autres.
Il y a une « mise en situation » par des conditions inattendues, qui peut produire, par effet d’électrochoc, des réactions productrices et créatrices. Et l’enseignant lui-même par un juste retour des choses peur en bénéficier pour son propre travail.
Alors, bien sûr, il y a cet aspect très fréquent et détestable d’un enseignement qui consiste à apprendre les tactiques de communication et les stratégies visant à « réussir » une carrière.
Rémy Aron : Je crois que de tous temps, l’artiste-enseignant, a transmis une morale, un idéal, avant une technique. Il a toujours été un passeur « de fond », un relais entre individus libres … maintenant on est l’élève d’une école ou relais d’une institution.
Pierre Saiet: Les artistes peuvent intervenir dans le cadre scolaire, ce qui ne signifie pas « enseigner ». Ils sont d’ailleurs introduits depuis fort longtemps à l’Ecole. Précisons que les Arts plastiques en tant que discipline existent dans les lycées et collèges (tout comme à l’Ecole primaire) depuis 1972, avec la réforme Edgar Faure. Ils ont succédé à l’enseignement dit « du dessin et arts plastiques », plus formaliste. Dès 1982, les artistes ont été invités à intervenir, notamment grâce à l’association « Savoir au présent ». Se mettaient en place, à cette époque, à Paris, 200 ateliers optionnels, de trois heures hebdomadaires, pour les classes de 4° et de 3°. Le résultat de cette expérimentation fut une grande exposition à la chapelle de la Salpetrière, qui montra la proximité entre l’enseignement des arts plastiques et le champ de l’art contemporain.
Les artistes ont apporté, au-delà du cours usuel, une ouverture sur l’art en train de se faire. Il a ainsi été démontré qu’un dialogue et une « complicité » étaient possibles entre le professeur d’arts plastiques et l’artiste. Ce partenariat s’est stabilisé, avant de se tasser récemment quelque peu en raison d’un certain désengagement financier du Ministère de la Culture. Mais il faut aussi tenir compte du phénomène de diversification des pratiques, donc de la démultiplication de ces ateliers (2500 environ sur le territoire national), étendus à d’autres domaines que celui des seuls arts plastiques.
A l’Ecole primaire existent aussi des conseillers pédagogiques en arts plastiques, qui ont la connaissance d’un vivier d’artistes connus de la DRAC et qu’ils peuvent faire intervenir aux côtés des professeurs des écoles. L’artiste apporte son aventure personnelle, il perturbe un peu, il donne une autre vision qui peut conforter le projet personnel de l’élève et sa prise progressive d’autonomie.
Dans le Secondaire, on s’aperçoit que le professeur spécialisé d’arts plastiques se tient très informé de l’actualité artistique. Il y a le plus souvent dans sa classe une bibliothèque en libre accès avec ouvrages, revues, cartons d’expositions, etc. Il dispose des technologies numériques, à des fins de création mais aussi de documentation.
Enfin, il faut signaler l’existence de réseaux de galeries d’art en établissements scolaires, dans certaines académies, comme la mienne, en liaison avec les FRAC, artothèques, centres d’art… Ici, le partenariat Rectorat/DRAC trouve son plein sens.
Moucha: La phrase de Joyce est légèrement démagogique, dans le fond, car ce n’est parce qu’on « peut faire », qu’on ne peut enseigner, bien au contraire : enseigner présuppose qu’on « peut » faire.
La technique n’est pas séparable de l’expression interne et du contenu. Il faut savoir faire pour analyser.
2- Il semble que la tendance dominante, dans l’art et dans son enseignement, ait été à l’abandon de la sensibilité, du rapport sensuel à la matière, de la picturalité, etc., pour privilégier l’idée, le concept, la posture, le discours-sur, la cérébralité, etc., et qu’ainsi les critères esthétiques soient devenus d’un autre ordre. Etes-vous d’accord avec ce constat et, si oui, comment l’expliquez- vous?
Vincent Bioules: L’irruption dans le domaine de la création artistique de nouvelles techniques, de nouvelles formes d’approche, de nouveaux modes d’expression, a conduit – et c’est bien normal dans un premier temps – à l’abandon des techniques dites « traditionnelles » où l’engagement sensible et physique était prépondérant. Chaque fois qu’une forme de sensibilité nouvelle assortie de moyens techniques nouveaux apparaît, on la considère comme un « progrès objectif » rendant immédiatement caducs ou surannés les moyens d’expression précédents. On assiste en quelque sorte à la mutation d’une forme d’académisme en un nouvel académisme – qui n’est autre que le contrôle des effets par anticipation – et les diplômes de l’ENSBA, surtout ceux assortis de « félicitations du jury », demeurent de remarquables miroirs de cette évolution.
Il est important de noter à ce sujet que tout un ensemble d’enseignants ont été recrutés parmi les étudiants de la génération de mai 68, qui , n’ayant plus brusquement reçu d’enseignement traditionnel et tout particulièrement du dessin, ont été bien incapables de l’enseigner à leur tour.. Cela ne signifie pas pour autant qu’il s’agisse d’une « génération perdue »… Les êtres sont parfaitement capables, s’ils le veulent, de reconstituer à titre personnel et par d’autres voies, ce dont ils ont besoin pour s’exprimer. Mais on peut noter toutefois l’élimination partielle d’un type de sensibilité.
Christophe Ronel: En tant que peintre, cette tendance à l’abandon de la sensibilité, de la matière et du dessin me pose problème. Néanmoins, dans les Ecoles Supérieures d’Arts Appliqués comme Olivier de Serres où je dispense mes cours, nous nous efforçons de résister et nous sommes encore quelques uns à le faire car nous savons par expérience que l’acquisition des bases en dessin, en expression plastique, est incontournable pour s’exprimer que ce soit pour un designer, un styliste, ou un graphiste.
Il n’y a pas de pensée sans verbe, il n’y a pas de créativité sans dessein, ce qui rend incontournable la maîtrise du trait et des moyens plastiques. L’idée, le concept, le discours ne me paraissent admissibles que lorsqu’ils sont posés sur des fondations. Citons ainsi l’exemple « classique » de Duchamp dont les savoirs – faire initiaux étaient irréprochables, ce qui a malheureusement été rarement le cas de ses suiveurs.
C’est vrai que l’on a assisté au cours des dernières décennies à un glissement, on a dérivé sur une pente savonneuse : réflexion de l’art sur lui-même, remplacement de l’art par la réflexion qu’il génère, triomphe du discours, désertion de l’art et de la part informulable et magique de la création. A s’être trop regardé le nombril, l’art a perdu son souffle.
L’enseignant – artiste ne doit pas ignorer ces questions, il a la mission de donner aux étudiants d’autres clefs pour les aider à contourner ce grand bourbier, à éviter cette impasse.
Claude Viallat: Autrefois, la Faculté d’arts plastiques s’occupait surtout de théorie et très accessoirement de pratique. A l’école des Beaux-Arts, c’était le contraire. Ensuite, au début des années 80, on a nivelé ou harmonisé les choses : pour que les étudiants de Beaux-Arts touchent des bourses comme les étudiants de l’Université, il fallait qu’ils s’alignent sur les mêmes critères. On a donc demandé aux élèves des Beaux-Arts d’avoir le Bac, qu’il ne fallait pas pour être professeur, directeur ou inspecteur. L’intellectualisation est arrivée par les profs de culture générale et d’histoire de l’Art qui avaient des problèmes avec les disparités de niveaux culturels des étudiants, comme s’il fallait être d’abord et surtout « cultivé » pour devenir ou être artiste.
Une erreur de mon point de vue, car je pense que la vraie culture théorique, tout comme l’authentique métier, pourra s’acquérir d’autant mieux qu’elle se développera sur une passion, sur cet engagement vital qu’est l’état d’artiste.
Rémy Aron: On nous rebat les oreilles depuis 10 ou 15 ans sur les problèmes de l’art à l’école, mais toujours en termes de quantité, de nombre d’heures, de crédits, etc., alors que le grand débat qui manque sur les enseignements artistiques, c’est celui des contenus.
Or le contenu imposé aujourd’hui, c’est celui qui correspond à l’idéologie véhiculée par les institutions, c’est celui qui est induit par des structures dont la fonction essentielle est de servir de passerelles exclusives vers cette toute petite partie de l’art qu’on dit « contemporain ». Et c’est ainsi par exemple, qu’on traîne les élèves de force, qu’on assiste à ce quasi détournement de mineurs, pour qu’ils voient dans les dispositifs institutionnels des amoncellement de choses qu’ils refusent naturellement , et qui ne leur procurent aucun apprentissage fondamental ni de la main, ni de l’œil, ni de l’esprit.
Cet impérialisme du discours sur la pratique vient de très loin. Dès la fin du 19 e siècle, avec l’apparition de la photographie d’abord. Ensuite avec la guerre 14-18 qui fut un véritable suicide de la civilisation occidentale, qui ,en 1916, produisit Duchamp comme emblème de l’art du siècle à venir. Le processus s’est parachevé en 1968 avec une prise totale de « pouvoir artistique » par le concept et le verbe qui le soutient. Ont alors été fondées les facultés d’arts plastiques, Vincennes et Saint- Charles, par les tenants de l’avant-garde de la rhétorique « libératrice ». A la grande satisfaction de l’appareil éducatif qui a su en faire sa pâture engraissante, car lui sait parfaitement gérer et même digérer le discours des sophistes. Apparurent donc les CAPES, les agrégations d’art plastiques, qui permirent de mettre fin à l’enseignement des anciens élèves des beaux-Arts dans les lycées et collèges. La « contamination » se propagea alors très vite grâce à l’articulation avec les DRAC et autres FRAC.
Ce triomphe du concept sur la sensation permet notamment aujourd’hui cette absurdité que les musées soient aménagés pour les non-voyants… ce qui n’a rien d’étonnant, dans la mesure où les théoriciens et fonctionnaires de l’art sont eux aussi aveugles à l’art, et qu’ils sont qualifiés pour cela.
Pierre Saiet: La « créativité débridée » fut en effet un des aspects de l’enseignement des arts plastiques dans les années 70, en liaison logique avec ce qui se passait à l’ université, dans la mouvance des idées de Mai 68. Elle était cependant une étape nécessaire pour rompre avec une pédagogie post-Bauhaus, certes plus souple et intuitive que celles qui l’avaient précédée, mais encore caractérisée par des exercices graphiques répétitifs, sans ouverture réflexive.
Mais cette période dite « de créativité » privilégiant l’expression libre, a peu duré. Bien vite on s’est appuyé sur la production artistique vivante, qui est devenue un champ de référence direct, sans abandon cependant des références à l’art du passé. On a su profiter des nouvelles facilités techniques de circulation des images. Cela a induit une conjugaison permanente – une articulation- entre pratique et réflexion critique. L’élève se voit proposer une multiplicité d’incitations, il est invité à se saisir de ces offres et à y répondre plastiquement sur différents supports et à l’aide des matériaux les plus variés, puis à nommer les notions qui émergent de son travail et qui renvoient au vocabulaire spécifique de l’art.
Moucha: L’enseignement du maître en son atelier, je l’ai connu. C’était l’époque ou l’œuvre devait parler seule et l’artiste se taire. C’était absurde.
Quand on a réformé les choses dans les années 70, on a fait le contraire, on a commencé à évacuer l’œuvre et le travail pictural au profit du discours sur. Le commentaire de l’œuvre devenait plus important que l’œuvre elle-même…C’était encore plus absurde.
Quand j’ai quitté l’enseignement, les candidats au diplôme qui ne faisaient que de la peinture et n’apportait pas le discours explicatif étaient considérés comme des débiles.
Autrefois, les élèves étaient incapables d’expliquer ce qu’ils faisaient, aujourd’hui ils expliquent ce qu’ils ne font pas et le dossier sur l’œuvre devient l’œuvre qui n’a plus lieu d’être.
Pour connaître l’origine de ce phénomène, il faudrait voir du côté de ceux qui donnent les directives : les inspecteurs sont-ils des praticiens , des théoriciens pures ? D’où viennent-ils ? Comment se cooptent-ils, se reproduisent-ils ?
Les Beaux-Arts ont voulu s’aligner sur l’Université. On a introduit des unités de valeurs. Ce qui était absurde dans un domaine où l’impondérable règne dans l’évaluation.
J’ai démissionné quand je me suis aperçu qu’il n’était plus possible d’accompagner les élèves jusqu’au diplôme avec la peinture ou la sculpture et même quand ils assortissaient leur boulot du baratin de rigueur.
Ce que l’on voit par exemple aujourd’hui au Palais de Tokyo ( une artiste qui fait pourrir des aliments) prouve qu’aujourd’hui il n’y a absolument plus rien à enseigner…sauf le marketing. L’enseignement s’est académisé et l’artiste en question est un excellent prototype du pompier contemporain, comme produit d’appel de l’actuel enseignement des Beaux-Arts, comme tête de gondole de ce marché de l’invraisemblable.
3- Avant le professeur d’art disait « obéissez-moi ! » : l’ordre était clair ; aujourd’hui il dit, pour libérer la créativité , “désobéissez-moi” . Comment un professeur peut guider sur ce chemin étroit entre obéissance et désobéissance?
Vincent Bioulès: Ce n’est pas aussi simple. Jamais un bon professeur ne disait « obéissez-moi »… Il mettait seulement à la disposition de ses élèves ce qu’il savait lui-même et c’est dans le cadre d’un échange à la fois lucide et consenti que la transmission de ce savoir pouvait s’opérer. Désobéir, par contre, est un réflexe naturel, le réflexe spontané de tout être vivant et jeune ; ce qu’on appelle aussi « la remise en question »… Mais « remettre en question » n’est autre chose qu’une discussion, un examen méthodique de ce qui était considéré comme connaissance immuable. Ce n’est pas éliminer une certaine pratique. C’est au contraire et seulement empêcher qu’elle ne se fige et devienne improductive.
Les nouvelles formes d’académisme ne sont que les conséquences du manque d’imagination de pseudo-artistes qui confondent naïvement la forme et le fond et calquent leurs attitudes sur des effets de mode. Cela a toujours existé et dans tous les domaines, mais les moyens de communication et ce que l’on appelait autrefois « la réclame », ont considérablement servi ce travers jusqu’à l’intérieur du marché de l’Art proprement dit. Et cela est la conséquence directe du manque de confiance en soi, du snobisme et de la naïveté foncière de beaucoup de fonctionnaires de la culture, qui sont les nouveaux curés – tous habillés de noir – d’une nouvelle religion, celle de l’art, et qui compte, comme toutes les religions, infiniment plus de pratiquants que de croyants…
Christophe Ronel: Il est juste qu’un sujet d’expression plastique doit intégrer la notion de surprise, d’inattendu. Lorsque l’on construit un sujet, on se fait inévitablement une idée de types de réponses attendues, ne serait-ce que pour établir des critères de notation.
Mais régulièrement, on s’aperçoit que les étudiants passent par d’autres chemins, c’est là le côté troublant et passionnant de cette matière. Il s’agit à la fois de canaliser tout en laissant une belle part de liberté : on travaille avec du sensible et du vivant.
Je suis en général en attente de surprises, ce qui me gène, ce sont les réponses qui ne jouent pas franchement le jeu : il y a les élèves qui prennent de gros risques plastiques, qui se mettre en danger en évitant les réponses classiques ou standard, j’apprécie cela, il y a aussi ceux qui utilisent des trucs pour contourner les vrais problèmes.
Depuis trois ou quatre ans j’ai vu les ordinateurs portables faire leur entrée dans le matériel d’arts plastiques au côté de l’appareil photo numérique.
Je tente d’encourager les interactions entre techniques traditionnelles et multimédias cela peut devenir très constructif, mais certains tentent de se réfugier derrière la photo numérique pour éviter le dessin et derrière l’ordinateur pour ne plus toucher à des brosses. Lorsque l’ordinateur ne répond plus, c’est aussi l’étudiant qui tombe en panne…
Claude Viallat: Je ne crois pas m’être jamais situé dans cette dialectique obéissance-désobéissance. En fait, l’apprentissage s’est opéré autant par le prof que par l’exemple des autres étudiants, par une ensemble de libres interactions qui excluait tout autoritarisme ou toute hiérarchie ; en essayant de maintenir une ouverture à toutes les possibilités de la peinture
Rémy Aron: Pour moi, l’enseignant idéal est tour à tour « la règle qui corrige l’émotion et l’émotion qui corrige la règle », comme disait Braque. Il Initie en pratiquant une méthode globale alternant analyse et synthèse en permanence. Il favorise la recherche de soi et n’enseigne pas un plan de carrière ou une stratégie de marketing de soi.
J’ai le souvenir d’un prof qui disait « Si les écoles d’art de province fabriquent artistes opérationnels sur le marché national, l’Ecole des Beaux-Arts de Paris doit , elle, fabriquer des artistes internationaux »
Pierre Saiet: Apprendre la transgression, c’est déjà ne plus transgresser, certes… L’enseignement des arts plastiques peut sans doute être considéré comme une « discipline de l’indiscipline » mais, en cela-même, il est un moyen donné aux singularités de s’exprimer et d’être « mises en forme ». Ce couple « obéissance-désobéissance » fait de l’enseignement des arts plastiques un champ de recherche permanente. Un lieu à la fois d’action et de verbalisation (au sens de prise de parole construite), où cette dernière, justement, permet de déjouer les conflits intérieurs, et contribue à prévenir violences, brutalités, incivilités.
En outre c’est un lieu exempt de compétition, même si cet enseignement, comme tous les autres, est cadré par des Programmes. C’est un terrain où la notion d’échec n’a pas de sens, où l’erreur est admise comme possibilité d’accès à une autre vérité. C’est une discipline où les « fondamentaux » sont donc d’un autre ordre, où les apprentissages sont plus indirects, moins techniques, puisqu’il s’agit d’une « éducation par l’art » plutôt que d’une « éducation à l’art », si l’on se souvient de la formule d’Herbert Read…
Moucha: Autrefois les élèves obéissants n’étaient pas certains de réussir à devenir artistes. Aujourd’hui, s’ils obéissent à cette injonction de désobéissance, ils sont sûrs – sinon d’être artiste au sens où nous l’entendons – au moins d’en obtenir le label.
Il n’y a plus dès lors de révolte possible dans cet enseignement du marketing. C’est pourquoi les élèves normalement constitués, normalement désobéissants, ne vont plus aux Beaux-Arts.
J’ai eu à Besançon, de tels élèves, doués et intelligents, qui ont choisi stratégiquement d’obéir un moment, et de faire semblant de jouer le jeu des filières de type Sarkis par exemple, en pensant pouvoir s’en retirer très vite… Et bien ils ont été piégés et ils y sont encore, parce qu’ils avaient vendu leur âme au diable et qu’on ne fait pas impunément la pute.
4- Au-delà de certains bénéfices immédiats tels que rémunération assurée, rencontres de tous ordres, prestige, inscription dans les réseaux, etc., que peut apporter à l’artiste, pour sa propre création, cette fonction d’enseignant?
Vincent Bioulès: Tout échange est productif parce que la vie n’est pas autre chose qu’un échange continu. Il est vrai qu’un bon professeur est celui qui sait à quel point l’autre ne sait pas…Qu’il ne s’agit pas de se payer de mots, mais au contraire d’être au véritable service des élèves, avec humilité, obstination, respect et attention.
Christophe Ronel: Il y a des élèves avec lesquels on apprend vraiment. Etre professeur d’art, c’est échanger. Pour recevoir de l’énergie, il faut en donner beaucoup. C’est vrai que parfois je suis tombé sur des groupes assez inertes, passifs, en attente, mais très rarement. J’ai surtout le souvenir de bons moments, de vrais échanges. Lorsque l’étudiant a compris que bien des choses étaient en lui mais que le travail les révélerait, il s’engage vraiment et à ce moment-là l’échange est étonnant.
Claude Viallat: Quand j’ai commencé à enseigner, la fonction de professeur s’attribuait plutôt par cooptation. Les profs avaient des procédés d’enseignement qu’ils enseignaient à leurs étudiants. Ils cooptaient ensuite leurs meilleurs étudiants pour enseigner les mêmes exercices…Le système était donc pour le moins fermé et sclérosant.
En 1964, j’étais à la fois enseignant et artiste peintre. Cela me permettait de gagner ma vie et de m’assurer une totale liberté de création par rapport aux galeries. Mais à cette époque les enseignants-artistes étaient rares, et les profs n’avaient pas à avoir une œuvre, ils pouvaient être totalement dilettantes. Après 70, on a ouvert les postes aux artistes- peintres de toutes tendances et on les a choisis sur leur œuvre et leur parcours. Les artistes ont alors pris en main la pédagogie, ils ont apporté leur méthode de travail, leur savoir en évolution avec leur travail, leur connaissance de la réalité de l’art en train de se faire.
Moucha: Cela apporte, certes, un prestige, une sécurité financière, une indépendance par rapport au marché. Mais ce confort fait parfois oublier qu’on est artiste. En outre cet oubli permet d’être mieux obéissant aux inspections générales.
Mais si on reste artiste, l’enseignement procure cet avantage essentiel d’être en contact avec des gens qui se cherchent, qui ne sont pas définis, qui ont encore une sorte de grâce, et cela apprend énormément pour et sur soi-même.
5- Un retour aux valeurs fondamentales de l’art (et pour son enseignement), vous semble-t-il possible, sans qu’il s’agisse d’une régression ?
Vincent Bioulès: Aucun d’entre nous ne peut savoir ce que sera l’art de demain. Il sera fait par les génies de demain. Aucun peintre du mouvement Supports/Surfaces ne pouvait se douter dans les années 70, que la réponse à ce que nous avions entrepris serait la Figuration Libre… Il ne s’agit donc, ni de « régression », ni de « progrès ». Il faut seulement apprendre avec obstination le maximum de connaissances, de techniques, de moyens d’expression les plus variés possibles pour que les élèves deviennent véritablement libres de choisir les outils dont ils ont besoin pour s’exprimer le plus pleinement possible.
Christophe Ronel: L’entretien des valeurs fondamentales de l’art me paraît indispensable, même s’il ne s’agit pas d’enseigner ces données comme au XIXème siècle mais bien sur j’ai des craintes.
Après plusieurs décennies de dégradation voire d’abandon des bases, il y a eu souvent rupture dans la chaîne de transmission de ces repères : beaucoup de jeunes se laissent séduire par les paillettes de l’art contemporain officiel parce que bien souvent, çà leur évite, pensent-ils, d’avoir à se donner le mal de se former à ces bases qu’ils jugent révolues. Il en résulte de nombreuses formes « d’analphabétisme plastique » qui tentent de faire illusion à grand renfort de recettes de contournement et de trucs à la mode.
J’ai la sensation de vivre une époque de création souvent prétentieuse et parfois bien vide. Je pense qu’il est encore temps d’agir même si les dégâts occasionnés sont déjà lourds.
Restituer les bases fondamentales ne signifie pas régresser. La régression, c’est l’appauvrissement des moyens plastiques que nous connaissons souvent dans un certain académisme contemporain. Bien utilisées, ces bases me paraissent constituer dans l’époque que nous vivons un tremplin multidirectionnel vital et pourraient générer une véritable renaissance plastique…
Claude Viallat: Les valeurs de fond sont pour moi le dessin et la peinture. Leur champ reste totalement ouvert autant à la représentation « extérieure », qu’à l’expression de l’intériorité . Il serait bon de savoir ce que produisent ces enseignants qui prônent l’abandon du dessin. Si tous les profs disent que le dessin c’est ringard, alors l’école sera ratatinée, et je ne crois pas qu’elle le soit. Elle ne l’était pas, il y a 6 ans quand j’ai cessé d’enseigner. Elle ne l’est pas non plus aujourd’hui à l’école des Beaux-Arts de Nîmes où je peux voir une diversité des propositions pédagogiques.
Si dans d’autres écoles, la tendance « théorisante » est prioritaire, cela vient souvent de la personnalité du directeur. Et c’est vrai qu’il y a de moins en moins de directeurs et de professeurs artistes, et de plus en plus d’universitaires dont la théorie et la culture ne viennent malheureusement pas d’une pratique.
Michel Tyszblat: On ne cesse de craindre, constater ou prôner la mort de le peinture…pourtant, celle-ci, comme le Phoenix , renaît toujours de ses cendres ou des assauts répétés de la postérité duchampienne . Elle résiste aux nouvelles technologies, à l’installationnisme, au primat du concept et de l’art « d’attitude ». Pour la simple raison que l’image fixe, dans sa capacité première de susciter l’émotion immédiate, dans sa présence sensuelle, dans sa matérialité, reste indétériorable, parce qu’elle acquiert comme cela une sorte d’intemporalité.
Rémy Aron: Les valeurs fondamentales de l’art ne sont pas régressives, car elles sont le garantde la jouissance de la vie, du plaisir et de la liberté. Or il n’y a pas de liberté sans connaissance de ces mêmes valeurs. Prendre du plaisir avec un piano exige à la fois de savoir en jouer et une culture musicale.
Le progrès aujourd’hui est dans un retour urgent au contenu, à la substance, aux valeurs de fond. Il n’est pas dans la poursuite effrénée d’un ultra-libéralisme artistique aussi désastreux humainement que le libéralisme économique. Celui des bulles spéculatives, du n’importe quoi, du vent et du discours creux comme celui de l’art dit contemporain. L’art de la cuisine et toujours fait par les cuisinier s… on imagine ce que serait la gastronomie si elle avait subi la même ravageuse rhétorique que celle que les arts plastiques ont subie… Et l’on s’étonne que les arts plastiques soient à ce point sinistrés ?
Pierre Saiet: La dimension humaniste de l’enseignement artistique implique qu’il ne peut être facteur de régression, même si son aspect « non-utilitaire » peut susciter des problèmes de priorité politique de mise en œuvre. Mais se borner à constater « l’échec de l’éducation artistique en France » comme le font, non sans complaisance, certains médias, est doublement injuste, non seulement au regard des systèmes adoptés dans d’autres pays, mais aussi parce que les vrais blocages sont ailleurs…que l’enseignement de l’art peut justement contribuer à dénouer.
Moucha: Je ne pense pas que les valeurs fondamentales soient disparues. Car de tous temps, au-dessous de cette mousse officielle, il y a un travail qui se fait, même si on ne le voit pas beaucoup aujourd’hui, tant la « visibilité » est accaparée par des structures médiatiques archi-puissantes. Il y a autant sinon plus d’artistes valables qu’avant… sauf qu’on ne les voit pas. J’ai vécu toute ma jeunesse sous le régime soviétique. J’en ai démissionné et en suis parti aussi . Je pense que ce qui se passe maintenant en France en termes d’occultation de l’art et d’asphyxie de la culture est pire encore que ce qui se passait au-delà du rideau de fer.
— — —
Article paru dans la revue Artension (n° 35)
LES TEXTES DE REFLEXION D’ARTENSION
La sélection des textes d’analyse et de réflexion parus dans ARTENSION que nous vous présentons sur ce site sont des textes libres de tous droits de reproduction, citation, circulation et republication. Ils doivent rester accompagnés cependant des mentions de leurs auteurs et de la date de parution dans Artension.
Commentaires récents