
PORTRAIT (Christian), pierre noire 140 cm x120 cm 2006
CRITIQUES
L’accueil est sympathique, les manières de l’homme sont d’une grande douceur.
Mais les modèles qui ont eu l’imprudence de s’asseoir dans son atelier sont tous portés disparus. Vous ne reconnaîtrez pas les corps. C’est pour ça qu’il préfère peindre d’après photos. Petite précaution d’assassin.
Je sais comment sa main tient la craie. Quand dans le secret de l’atelier il lacère, déchire, suit le sillon d’une ride, cette esquisse qui indique la voie au scalpel, couper ici, creuser, creuser jusqu’à toucher l’os, et gratter encore, sortir la matière, accumuler les couches… Sombre miracle des traits qui se superposent en orifices, en percées, quand l’artiste pèse contre le corps, contre la chair qu’il fouille. Son couteau de nuit taille en éclairs.
Ouvrir la peau – mais coudre la bouche, attentivement coudre la bouche, la sceller en points serrés, et crever les yeux, bien sûr. Saisir l’essentiel, la voix sans les mots, saisir le tremblement étouffé des cordes vocales, et dévoiler le regard qui brûle loin derrière l’iris, derrière la pupille. Arracher le reste, arracher l’inutile et puis laver, laver encore, délaver jusqu’à dissoudre. Craie noire, chaux vive.
Lui y laisse des ongles, brûlés par le papier, et beaucoup de soi. Il se recule souvent, pour échapper à l’œuvre en fusion, mais en vain : les portraits qu’il trace sont toujours un peu ceux de son propre visage. L’autre y perd son être.
Reste un goût de fer, peut-être, dans la bouche du peintre. Rien de volontaire ou de recherché, juste une conséquence. Et reste la trace, sa main. Dans l’épaisseur du papier, elle a creusé des profondeurs de tombeau – mais la trame du suaire palpite, habitée, la trame vibre. Car ce n’est pas une empreinte qui s’est posée là. C’est le frémissement d’un corps. La beauté, la douleur, la fureur, l’étonnante douceur, parfois, d’une présence. Il faut que le démiurge soit meurtrier, pour nous livrer ainsi l’électricité de la vie.
Pascal Janovjak
Pascal Janovjak, écrivain et critique, réside et travaille actuellement à Ramallah, où il se consacre à l’écriture d’un roman. Il a publié aux Editions Samizdat un premier recueil de poèmes en prose intitulé « Coléoptères »

LUCIAN FREUD 2, pierre noire 110 cm x 100 cm 2005, (Collection privée)
De vertiges intimes en douceurs sans pudeur
De traits arrachés en noirs écartelés
De la fascination à l’obsession
Sentir l’ombre de la déchirure, de la sanguine à la pierre
Transpirer la vie, introspecter nos conditions humaines
Dans un tourbillon d’âme et de force.
Portrait ou végétal, c’est fulgurant, arraché, crié, caressé
La douleur empoignant la douceur
Sobre silencieuse immobile.
Guy Oberson s’acharne, appuie, éclaire à l’ombre de ses doutes
Transcende, immatérialise, pénètre
C’est intime, c’est intense comme une danse
Les corps frémissent, se cachent leur visage
Saisir l’inarrachable, dissoudre l’inutile
Les ongles brûlent sur le papier, la craie tisse la trame du suaire
Il reste ce goût de fer et de défaire
Etouffant convergeant évident.
Où sommes-nous dans cette puissance si terrestre
Dans ce trait libre, figé dans son mouvement ?
Corps à corps intime et étranger
Ingurgité, recraché
Suggéré, inspiré, projeté, échoué
Les oeuvres d’Oberson
repoussent le réel jusqu’à l’identité.
Claire Raffenne, Historienne de l’art
Genève, juillet 2007

BORD DE NUIT II, pierre noire 140 cm x 120 cm, 2006, (collection privée)
Au premier regard sur ces portraits, il se peut fort bien que vous deviez baisser un instant les yeux pour reprendre votre souffle. Il y a dans les œuvres de Guy Oberson une puissance qui demande au moins une respiration pour être assimilée.
Les yeux des portraits, au contraire, même s’ils semblent parfois crevés de tous ces traits tracés à la pierre noire, ces regards entrent en vous sans pudeur ; ils vous pénètrent, vous prennent au piège, vous immobilisent.
Ce n’est qu’après ce souffle au cœur, quand la raison qui vous a brièvement quittée vous revient et que vous êtes en mesure de comprendre le vertige qui vous a saisi que les mots se pressent à nouveau dans votre tête. Mais les mots n’expliqueront rien ; ils ne feront que vous confronter à une liste d’affirmations qui se contredisent elles-mêmes : Ces yeux martyrisés qui ne vous fixent même pas, vous les sentez pourtant encore vous brûler à l’intérieur. Ces visages dessinés et redessinés à grands traits jusqu’à l’obsession, griffés par les doigts du peintre, ces portraits dont les traits s’effondrent sur eux-mêmes pour converger, à l’endroit où devrait se trouver la bouche, vers un noir profond, ces figures effondrées vous donnent pourtant un sentiment de vitalité cannibale. Même si la lumière provient de l’arrière-fond, éclaire les modèles à contre-jour, toute la luminosité des œuvres vient cependant de leur centre, là ou le trait à la pierre noire est le plus lourd, le plus épais, le plus appuyé, là où brillent un regard jubilatoire et des dents carnassières.
Alors, vous hésitez à comprendre : ces portraits sont-ils le reflet d’une souffrance ou d’une jubilation intense ? Représentent-ils réellement des personnes, ou voyez-vous plutôt, dans ces clairs-obscurs rayés et griffés de longs traits verticaux, quelque chose comme l’univers de leur créateur ?
Ce doit être cela : en effet, ni dans ses portraits en contours, ni dans ceux en volume, Guy Oberson ne cherche réellement à retranscrire la réalité : les portraits en contours (série des petits formats 40×50 cm) sont des prises de notes émotionnelles qui traduisent de façon directe et nerveuse une observation brève . S’il y a traduction, il y a interprétation de la réalité, et donc vous contemplez un dessin qui ne montre pas la réalité mais le reflet intérieur de celle-ci.
Quant aux grands portraits en volume, ces portraits qui, bien que solidement cloués contre le mur, semblent vous épingler, vous, lorsque vous les regardez, ces visages dessinés en volumes, en creux, en ombres, en traits cicatriciels, en marque de griffes et d’ongles, ils échappent eux aussi à la matérialité des modèles ; ils les transcendent, se révoltent et se cabrent jusqu’à ne plus montrer que la réalité de l’artiste, à travers des traits jaillis tout droit de son univers intime et intense, alors même qu’une personne réelle leur a servi de squelette plutôt que de modèle.
Regardez le visage d’un inconnu dans la rue : vous lui reconnaîtrez une réalité parce que ce visage est mobile, nerveux, vivace. Les visages immobiles et inexpressifs disparaissent de votre souvenir à peine rencontré. Les portraits de Guy Oberson, même s’ils ne traduisent pas la réalité des traits de leurs modèles, puisque l’artiste cherche justement à éviter le piège de cette réalité, ces portraits sont plus profondément réels que s’ils cherchaient simplement à retranscrire l’extérieur. Peut-être parce qu’ils sont mobiles et vivaces ; sûrement parce que ce qu’ils montrent, c’est l’âme de leur créateur, et la vôtre.
Nicolas Couchepin
Nicolas Couchepin, écrivain, auteur de trois romans (éd. Zoé), d’un essai sur l’adolescence difficile (éd. De l’Hèbe) et de plusieurs pièces de Théatre (éd. Bernard Campiche, cahiers de la SSA)

BORD DE NUIT I, pierre noire 140 cm x 120 cm 2006, (galerie Idées d’artistes, Paris)
Représenter le corps, et notamment le peindre, a été et reste l’une des activités principales voire obsessionnelles des artistes. Je crois qu’il s’agit avant tout d’un effet de miroir. C’est à dire, de la part du peintre, de dire quelque chose de lui-même à travers le portrait de corps plus ou moins anonymes.
Guy Oberson mène une quête. Il nous adresse depuis longtemps des signes.
D’abord ce furent des feuilles, des tiges, de la rouille, de la pierre, ces choses et ces matières et ces couleurs qu’il observait. Avec lesquelles il cherchait avidement à se détacher, c’est à dire à se placer ailleurs. C’est le propre de tout individu conscient de l’être que de vouloir ce détachement. Mais en le signalant à partir de signes reconnaissables, identifiables. Pour dire: voilà d’où je viens, et comment je vais.
Maintenant, Guy Oberson poursuit sa quête, via le geste abstrait, au travers des corps. Ou peut-être du corps. Parce que lorsque l’on traite du corps en peinture, l’on n’est jamais vraiment certain de la part intime du peintre et de celle, cérébrale, du corps de l’autre, des autres.
La peinture a cette terrible puissance de fascination, de focalisation.
Léonard de Vinci l’avait compris, lui qui écrivait ceci: “Inscris quelque part le nom de Dieu et mets en regard son image, tu verras ce qui sera l’objet d’une plus grande révérence.
Alors que la peinture embrasse toutes les formes de la nature, vous n’avez que des mots, point universels comme les formes. Vous avez les effets des manifestations, nous avons les manifestations des effets.
C’est dire si peindre est faire une expérience. Celle de la com-préhension du corps pour en extraire, en abstraire quelque chose. On sait très bien, et après tout il n’y a qu’à regarder pour le voir, que l’image, le pictural, relèvent du spectral. Ni la vie tout à fait, ni la mort tout à fait. Une survivance. Et de ces cendres renaît quelque chose.
Sans doute une énergie
Sans doute un effort pour capter dans la cendre un peu de feu, une braise, bref quelque chose qui permette, avec Nietzsche, d’affirmer que la mort n’est pas opposée à la vie, que rien n’est aussi duel, simple, schématique.
Cette “soudure incertaine”, pour citer Claudel, Guy Oberson la malaxe, la taille, l’expérimente, la trace, la renouvelle de plus en plus près. Il faut, pour un peintre, aller de plus en plus “au charbon” du corps,, du geste, de la matière, de l’espace et des cendres, pour capter ce qui fait, finalement, que le corps, notre corps, a bel et bien une présence.
Non pas une image, mais une présence, une énergie. Ce qui continue à le rendre énigmatique, incertain, spectral. L’artiste est un inventeur de lieux. C’est à dire qu’il façonne et donne chair à des espaces improbables, à quelque chose d’impensable.
Le corps par Guy Oberson est un corps agité, énergétique et pourtant bizarrement figé, comme sous la cendre, sorti du feu.
Le corps ici est un faisceau d’énergies, parfois fragments, silhouettes, mais de plus en plus – parce que la quête de l’artiste continue – un réseau de scarifications, de blessures peut-être, d’énergies donc de désirs sûrement. Une agtitation qui prend de la chaleur, dans le jaune, et qui pourtant avoue toujours sortir de la cendre encore chaude des gris que l’artiste utilise.
C’est donc l’histoire du corps en peinture qui continue, ici, sous nos yeux.
C’est sans doute l’histoire du corps du peintre qui s’inscrit peu à peu.
C’est assurément une peinture en processus, en mouvement.
Je dirai pour conclure que la manière qu’a Guy Oberson de peindre maîtrise bien la dualité de tout art. A savoir le temps qui passe et l’événement nécessaire, c’est à dire la production d’un objet.
Cette phrase du critique d’art Georges Didi-Hubermann pourrait résumer la plénitude que commence véritablement à atteindre sa démarche picturale:
“Le pouvoir de l’air (son coloris, sa poussière, sa diaphanéité) ne va jamais sans l’événement (rai, tache, blessure) qui le déchire. Le pouvoir du temps (sa patience, son attente, son désir) ne va jamais sans l’événement (scansion, coup, chute) qui le déchire”
Je crois que la déchirure est au centre du travail de Guy Oberson, à la recherche magnifiquement incarnée dans la couleur et la matière, la recherche du temps et de l’espace à travers le corps.
Jacques Sterchi
Jacques Sterchi est écrivain et journaliste, il est responsable du magazine culturel du journal “La Liberté”

HOMME COUCHE, pierre noire, 65 cm x 50 cm 2007
Il faut saluer Dominique Polad pour le courage qu’elle a de présenter deux jeunes artistes inconnus aussi éloignés de la « norme contemporaine ». Dans sa galerie paradoxalement intitulée « Idées d’artistes », on a vu déjà Stani Nitkowski, Shaban Adam, Lydie Aricks et bien d’autres qui sont à l’opposé d’un art de l’idée et du concept, mais pratiquent plutôt l’arraché à vif, la fulgurance spontanée… Mais c’est peut-être là l’idée, le concept ou plus exactement le credo : croire en effet que l’idée n’est rien si elle n’est pas produite du sensible.
Voici donc deux jeunes artistes qui osent le « régressif » à une époque où, en effet, le retour au permanent et à l’essentiel apparaît comme tel. Ils osent la sobriété des moyens ; la subtilité ; le travail discret, isolé, strictement personnel; la lutte silencieuse, immobile, mais acharnée, avec soi, avec le papier, le crayon, le geste ; la douceur et la violence conjuguées… Car ils savent que sont ici la force et la probité de l’art.
Les procédés sont minimum, certes, mais l’intensité est maximum : comme s’il s’avérait plus que jamais pour aller plus loin ou profond, il ne fallait pas surcharger la monture ou s’harnacher d’appareillages inutiles et encombrants. Et c’est bien pour cela, en ces temps d’ultra sophistication des moyens au dépens des fins, que leur travail est exemplaire. « Arracher la figure au figuratif » (Deleuze), extraire ainsi la présence, le mystère, l’évidence… Voilà qui reste absolument moderne… en allant bien au-delà.
Pierre Souchaud
ARTENSION, revue no 31 septembre-octobre 2006
SUR INTERNET
Guy Oberson
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